“30% en moins de CO2, le bon choix pour l’Europe”

Alors que l’Europe travaille à la mise en œuvre de son paquet énergie-climat, Jean-Louis Borloo, Norbert Röttgen, ministre fédéral de l’environnement de l’Allemagne et Chris Huhne, ministre britannique de l’environnement, signent une tribune commune parue, jeudi 15 juillet 2010, dans Le Monde, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et le Financial Times.

Objectif : voir l’Union européenne s’engager sur un objectif de réduction, non plus de 20%, mais de de 30% des émissions de carbone.

Les efforts actuellement déployés par l’Europe pour sortir de la récession ne doivent pas nous faire oublier la question urgente du modèle économique que nous désirons construire.

Si nous ne faisons pas en sorte que la reprise économique mette nos pays sur la voie d’un modèle durable à faibles émissions de carbone, l’incertitude demeurera et nous devrons faire face aux coûts significatifs engendrés par la volatilité des prix de l’énergie et par un climat de plus en plus instable.

Pourtant, une formidable occasion s’offre à nous: celle du renforcement de notre propre reprise économique, de l’amélioration de notre sécurité énergétique et de la lutte contre le changement climatique par le développement des secteurs énergétiques à faibles émissions de carbone et de l’exploitation de nouvelles sources d’emplois et d’exportations.

Mais l’Europe n’est pas seule. Une course mondiale vers une économie durable à faibles émissions de carbone a commencé. Les concurrents économiques de l’Europe ne sont pas en reste.

La principale question à laquelle l’Europe est confrontée est de savoir si elle sera capable de saisir cette occasion, en conduisant le monde dans ses efforts de création de ce nouveau modèle à faibles émissions de carbone, en vue de renouer avec la croissance économique.

Nous sommes convaincus qu’elle en est capable ; les incitations susceptibles de provoquer les changements requis en matière de modèles d’investissement ne sont cependant pas en place.

L’objectif actuel de l’Union européenne (UE) visant à une réduction des émissions de carbone de 20 % d’ici à 2020 par rapport à 1990 constitue un obstacle essentiel ; c’est un objectif qui semble en effet désormais insuffisant pour effectuer une transition vers un modèle faiblement consommateur de carbone.

Après tout, la récession elle-même a entraîné une réduction des niveaux d’émissions du secteur marchand de l’UE de 11 % par rapport à la période d’avant la crise. Du fait en partie de cette diminution, le cours actuel du carbone est largement trop bas pour entraîner des investissements significatifs dans des emplois et des technologies vertes.

Si nous nous en tenons à ce taux de 20 %, l’Europe est susceptible de perdre cette course vers un modèle à faibles émissions de carbone face à des pays tels que la Chine, le Japon ou les États-Unis. Ceux-ci s’efforcent en effet de créer un environnement plus attractif pour les investissements en adoptant des politiques de promotion des modèles à faibles émissions de carbone, et en canalisant les ressources de leurs plans de relance vers des investissements dans des activités à faibles émissions de carbone.

C’est pourquoi nous sommes aujourd’hui convaincus de la nécessité, pour l’UE, d’adopter un objectif de réduction des émissions de carbone de nature à véritablement inciter à l’innovation et à l’action dans le contexte international : une réduction de 30 % d’ici à 2020. Cela représenterait une véritable tentative de limitation de l’augmentation de la température mondiale à deux degrés – soit le seuil critique au-delà duquel le danger climatique sera important –, en renforçant la détermination de ceux qui préconisent déjà une action ambitieuse et en encourageant davantage les pays attentistes. Cela constituerait également un choix économique judicieux.

En adoptant un objectif plus ambitieux, non seulement l’UE influerait directement sur l’évolution des cours du carbone d’ici à 2020, mais elle enverrait également un signal fort quant à sa détermination à mettre en place un cadre politique propice à l’émergence, sur le long terme, d’un modèle à faibles émissions de carbone. Nous ne devons pas perdre de vue que ce sera le secteur privé qui fournira la très grande majorité des investissements requis pour la construction de ce modèle; le passage à un objectif de réduction de 30 % permettrait une certitude et une prévisibilité accrues pour les investisseurs.

Les entreprises européennes sont déjà en position de tirer profit de ces nouvelles occasions. Leur part de marché internationale actuelle s’élève à 22 % du secteur des biens et des services faiblement consommateurs de carbone, grâce au rôle de leader joué dès le début par l’Europe en matière de lutte contre le changement climatique. Mais le reste du monde rattrape son retard. Les engagements de Copenhague, bien que moins ambitieux qu’escomptés, ont entraîné un effort généralisé, en particulier en Chine, en Inde et au Japon.

Il apparaît d’autant plus opportun de mener des actions précoces que cela permettrait de réduire les coûts, d’après les estimations. En raison de la baisse des émissions due à la récession, le coût annuel de la réalisation de l’objectif de réduction de 20 % d’ici à 2020 a baissé d’un tiers, passant de 70 à 48 milliards d’euros.

Le coût d’un passage à 30 % est désormais estimé à 11 milliards d’euros de plus que le passage originel à un objectif à 20 % de réduction, soit un surcoût de moins de 0,1 % de la valeur de l’économie de l’UE. De plus, un report de l’engagement de l’Europe comporterait un coût élevé : d’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le coût de chaque année de retard de l’investissement dans les sources d’énergie à faible émission serait compris entre 300 et 400 milliards d’euros au niveau mondial.

Ces coûts ont en outre été calculés sur la base d’une hypothèse prudente d’un baril de pétrole à 88 dollars US en 2020. Or, étant donné les contraintes qui pèsent actuellement sur les investissements axés sur l’offre, la croissance rapide de la consommation en Asie et les retombées de la marée noire au Golfe du Mexique, les cours du pétrole pourraient continuer d’augmenter; selon un des scénarios de la AIE, celui-ci pourrait atteindre le montant nominal de 130 dollars US le baril.

L’augmentation des prix du pétrole entraînerait une diminution du coût de la réalisation de l’objectif de réduction des émissions de carbone quel qu’il soit, et, selon certains scénarios, les retombées économiques directes de la réalisation de l’objectif de 30 % s’avéreraient, au bout du compte, positives. Les entreprises et les ménages économiseraient davantage, grâce à une diminution de leur consommation d’énergie -et, par voie de conséquence, des importations-, et cet objectif n’entraînerait pas de coûts supplémentaires pour l’économie.

Certains secteurs à forte consommation d’énergie devront affronter des coûts plus élevés que la moyenne. Nous essayons déjà de les protéger par l’allocation gratuite de quotas d’émissions quand utile, et des mesures alternatives pourraient s’avérer nécessaires, à terme, pour empêcher les fuites de carbone. La véritable menace à laquelle ces secteurs sont confrontés n’est cependant pas celle des prix du carbone mais celle de l’effondrement de la demande sur les marchés européens du bâtiment et des travaux public. Le moyen le plus sûr d’augmenter la demande des matériels induite par ces secteurs est de mettre en place des incitations à l’investissement dans des infrastructures à grande échelle et à faibles émissions de carbone -utilisateurs voraces d’acier, de ciment, d’aluminium et de produits chimiques-. Nos départements ministériels chargés de l’industrie travaillent avec ces secteurs afin de s’assurer qu’ils gèrent cette transition avec efficacité, et nous nous efforçons de maximiser les chances de l’industrie de l’UE.

Nous devons donner à nos entreprises la possibilité de se développer sur le plan national tout en continuant d’affronter la concurrence internationale. Le passage aux 30 % entraînerait au moins un doublement des marchés à faibles émissions de carbone par rapport au maintien de l’objectif actuel de 20 %. L’essentiel du surplus de croissance concernerait les secteurs porteurs tels que celui des activités relatives aux économies d’énergie.

Esquiver la discussion sur les 30 % nous conduirait à un ralentissement dans notre course à la réduction des émissions de carbone. Nos entreprises gagneraient une précieuse avance si nous prenions rapidement les mesures nécessaires. C’est pourquoi nous croyons que le passage à l’objectif d’un taux de 30 % de réduction des émissions est le bon choix pour l’Europe. C’est une politique favorable à l’emploi, à la croissance, au renforcement de la sécurité énergétique et à la lutte contre le risque climatique. C’est avant tout une politique pour l’avenir de l’Europe.

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15 Commentaires sur "“30% en moins de CO2, le bon choix pour l’Europe”"

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Pastilleverte
Invité
la réussite socio économique passera par un monde certes plus “durable”, mais surtout qui saura faire preuve de la plus grande efficacité énergétique, que ce soit en technologie ou en changement de comportement. La baisse des émissions de CO2 est le nouveau mot pour efficacité énergétique, la mode passera bien un jour. En attendant, il sera toujours bienvenu de comptabiliser l’énergie grise (et le CO2 qui y est inclus si ça peut faire plaisir aux technocrates bruxellois) nécessaire à fabriquer autant des centrales nucléaires, puisque, n’est-ce pas, c’est bien connu, c’est propre et durable car n’émettant pas de CO, que… Lire plus »
marcob12
Invité
Cette focalisation sur la diminution des émissions de CO2 est assez dangereuse. L’europe est fauché (autant que les USA) et nous allons vers une crise de longue durée (initialement financière et bientôt énergétique). La priorité absolue (avant la diminution des émissions) devrait être la diminution à marche forcée de nos besoins en hydrocarbures importés (pétrole et gaz) pour diminuer l’hémorragie financière qui ne peut se s’aggraver au fil du temps. Comme le dit “PastilleVerte” la sobriété énergétique devrait primer (et on parle surtout de donner du grain à moudre aux aciéristes et aux cimentiers (suivez mon regard)) avec  la refonte… Lire plus »
Sicetaitsimple
Invité

au moins sur le fond… Etre le bon élève peut être certainement très satisfaisant, mais ce n’est à coup sûr pas l’Europe qui va régler à elle seule le problème du CO2, même si elle peut avoir un effet d’entrainement. Par contre, sa vulnérabilité à un renchérissement significatif du coût de l’énergie très majoritairement importée est très forte. C’est bien ça qu’il faut viser ( diminuer la dépendance) , la diminution de ses émissions de CO2 suivra naturellement.

Sicetaitsimple
Invité
un bémol quand même, si j’ai bien compris ce que disais Pastilleverte. Je pense que les outils style ACV ( analyse du cycle de vie) sont des outils utiles pour identifier les vraies “conneries” , mais ça ne reste que des outils. Il faut bien continuer à vivre, à travailler, à produire de la richesse,..etc…Il ne faut pas que la conclusion soit de se retirer dans sa grotte et pour finir d’arréter de respirer pour emettre moins de CO2…Si il faut du béton pour construire des éoliennes ou des centrales nucléaires qui nous insensibilise d’une certaine façon au risque majeur,… Lire plus »
marcob12
Invité
Une éclaircie côté allemand : non seulement ils poursuivent leur programme “renouvelables” à un rythme soutenu, mais il semble acquis qu’ils vont prolonger la durée de vie de leurs centrales nucléaires. En se basant sur leur “feuille de route” pour 2020 s’ils devaient conserver leurs installations nucléaires à cette échéance en développant les renouvelables prévus ils pourraient supprimer 130 Twh issus de la combustion de charbon (importé à hauteur de 45 Mt/an, la lignite étant locale…), sans doute plus en substituant du gaz au charbon (il faut aussi faire tenir debout la production, on ne remplace pas facilement 130 Twh… Lire plus »
Maurice.arnaud
Invité

Je cite Marcob12: “… mais il semble acquis qu’ils vont prolonger(les Allemands) la durée d’utilisation de leurs centrales nucléaires…” Ils auront d’autant plus raison(les Allemands) que ces centrales nucléaires seront toutes largement amorties à cette époque(2021)et produiront essentiellement des bénéfices économiques et financiers en plus de contribuer à supprimer 130 Twh issus de la combustion de charbon (importé à hauteur de 45 Mt/an, la lignite étant locale…) . Une bonne chose pour les Allemands,donc,que la prolongation de la durée d’utilisation de leurs centrales nucléaires.CQFD.

Valou
Invité

C’est un bon choix économique (pic pétrolier et gazier) et environnementale (réchauffement climatique). Après pour les actionnaires des entreprises polluantes qui pensent seulement a faire le maximum de bénéfices à très court terme et peu en importe les conséquences humaines et environnementales c’est bien sûr un mauvais choix, l’exemple récent du golfe du Mexique nous le montre de façon spectaculaire ces derniers mois. Après c’est au rôle des dirigeants et des politiciens de défendre l’intérêt commun à long terme sur ces questions, s’ils ne le font pas leur légitimité sera remise en cause…

Pastilleverte
Invité
Il n’est pas question de “rester dans sa grotte” et de “ne rien faire”, mais de bien calculer l’énergie grise (par ACV ou autre “outil”)nécessaire à tout projet énergétique, qu’il soit “classique” ou “renouvelable” pour éviter au final de trop consommer d’énergie.. sous prétexte d’en économiser (exemple du PV dans des régions peu ou pas assez ensoleillées) Le béton n’est pas anecdotique car il est par nature très vorace en énergie à la production et doublement émetteur de CO2, de par sa composition et à la production. A cet égard une étude d’une université allemande (je n’ai pas la référence… Lire plus »
marcob12
Invité
Une étude de l’université de Berkeley a montré que par rapport aux consommations d’énergie classiques (sortie de pot) il faut ajouter 63% pour les transports, 155% pour le rail et 31% pour le transport aérien pour intégrer le coût énergétique des infrastructures. Dans certains cas de figure (taux d’occupation, source d’énergie du rail) le train serait à paritévoire moins bon que le transport aérien (dont l’infrastructure se limite au départ et à l’arrivée), mais le plus souvent il est gagnant. A noter pour le CO2 qu’une tonne de CO2 émise en altitude a un forçage radiatif (le terme) équivalent à… Lire plus »
Pastilleverte
Invité

A noter pour le CO2 qu’une tonne de CO2 émise en altitude a un forçage radiatif (le terme) équivalent à 3 tonne au sol environ). Donc le train semble préférable surtout que la fourniture d’électricité en europe se décarbonise progressivement. end quote : suis intéressé par références; j’avais entendu parler de forçages différents selon types de nuages, mais pas pour le CO2 selon altitude;

marcob12
Invité

J’avais donné un lien vers une page du site Manicore qui atteste de ce triplement. Le document qu’il a utilisé (GIEC) est là. Un domaine complexe où nous avons pas mal de choses à apprendre.

Sicetaitsimple
Invité

Persiste et signe aussi…Ces études sont presque toujours contestables, discutables,….sauf quand le cas est désespéré et même là on trouve des défenseurs. Ce que je dis, c’est que l’énergie grise, c’est un “one shot”, durant la construction…Je ne m’arrète pas de respirer parce que je sais qu’en le faisant je produis du CO2. D’abord parce que je n’en ai pas envie, ensuite parce que je sais que ce n’est pas parce que je vais vais le faire que nos amis Chinois ( par exemple) vont suivre mon exemple.Arrétons d’être naifs…

Pastilleverte
Invité
merci pour la référence notamment du GIEC. Cependant su sujet de “l’état actuel des connaissances” pour un rapport daté de 1999, je m’interroge sur une éventuelle “mise à jour” de cet état des connaissances. Il est vrai que l’aviation était particulièrement dans le collimateur (cest le cas de le dire) du GIEC à cette époque. En tout cas pour les trainées de condensation (et pas le CO2)j’ai eu l’occasion d’assister en direct live à une intervention d’un expert ayant participé aux travaux du GIEC affirmant haut et fort qu’il n’y avait aucune preuve scientifique de l’effet multiplicateur des “méfaits” de… Lire plus »
marcob12
Invité

J’ai effectivement gobé un peu vite ce que disait Jancovici sans mener enquête. Il apparaît en effet une large incertitude en ce qui concerne les effets de “forçage radiatif” des émissions de  l’aviation (au point que même le signe peut être mis en doute).

Seb60
Invité

Très bonne initiative !

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