Heurs et Malheurs de la filière nucléaire française

Moteur ou poids mort de l’économie française, difficile de statuer sur le cas du nucléaire français. Au début de l’année 2013, les rumeurs vont bon train quant à la santé réelle de ce secteur. Car cette industrie nationale qui remporte de grands contrats partout dans le monde ne cherche pas non plus à cacher ses faiblesses. Doit-on y voir le signe d’un essoufflement ?

Une activité soutenue

Vinci, Air Liquide ou encore CNIM, une grosse ETI française alliée pour la circonstance avec l’Italien SIMIC, ont brillé ces derniers mois en décrochant d’importants contrats dans le cadre de la construction du réacteur nucléaire expérimental ITER. En contrepartie de plus de 100 millions d’euros, Air Liquide fournira ce qui s’annonce comme étant le plus grand système de refroidissement à l’hélium jamais conçu. Quant à Vinci, il doit s’associer avec le Français Razel-Bec et l’Espagnol Fayat pour construire le bâtiment-même du réacteur Tokamak. Un chantier facturé 300 millions d’euros. L’avenir de la filière nucléaire française semble donc assuré.

Et ce ne sont pas EDF et Areva qui le contrediront. En 2013, un réacteur EPR sera inauguré à Taishan, en Chine. Il s’agit du premier exemple d’un lot de 2 réacteurs de nouvelle génération commandés aux deux géants français. À cela s’ajoute la fourniture de combustible nucléaire à la Chine pendant de 20 ans. L’ensemble des services ainsi fournis par Areva et EDF à l’Empire du Milieu devrait ainsi rapporter la somme rondelette de 8 milliards d’euros.

Mais ces réussites industrielles ne seraient rien sans les efforts de recherche continue du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA). Cet organisme public fondé en 1945 est véritablement le point de départ de l’atome français. Doté d’un budget colossal, il n’a aujourd’hui rien perdu de son leadership puisqu’il s’implique au côté des entreprises. Par le biais de dispositifs tels que MINATEC, le CEA a permis la création de 25 sociétés au moyen de transferts de technologie entre 2008et 2010 comme le rappelle Jean-Charles Guibert, directeur de la valorisation au CEA.

Le secteur du nucléaire français affiche des succès industriels éclatants, c’est incontestable. La France a d’ailleurs toutes les raisons de se réjouir de ce dynamisme, car il est puisé dans un savoir-faire vieux de plusieurs décennies. Il constitue à cet égard un indiscutable avantage comparatif, que les pouvoirs publics ne sont d’ailleurs pas disposés à abandonner de si tôt.

Un domaine d’activité stratégique pour la France

Le soutien du gouvernement à l’industrie nucléaire a longtemps été fort en France. La période que nous traversons ne fait d’ailleurs pas exception à la règle puisque le 29 janvier 2013, le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg et la ministre de l’Énergie Delphine Batho annonçaient la création d’un fonds pour la modernisation des entreprises du nucléaire (le FMEN). Supporté par le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI) et les géants du secteur (Areva et EDF notamment), le FMEN doit apporter le maigre soutien de 133 millions d’euros aux entreprises -pour l’essentiel des PME ou des ETI- afin de répondre à leurs besoins de financement croissants.

Compétitivité oblige. Le soutien du gouvernement à la filière nucléaire est le fruit d’un compromis politique délicat qui ne fait qu’illustrer le caractère stratégique de la filière nucléaire pour le pays. Les membres du parti Europe Écologie – Les Verts y perçoivent déjà une « filière en déconfiture », occultant au passage que le nucléaire, c’est un gisement de « 450 000 emplois directs et indirects », selon l’estimation d’Henri Proglio, le patron d’EDF. C’est aussi « une filière qui a prévu 110 000 recrutements à l’horizon 2020 », expliquait Arnaud Montebourg pour justifier de la création du FMEN. Et en période de crise, l’emploi est un argument de poids.

Avec la création du FMEN, même timidement, le gouvernement Ayrault a envoyé un signal fort en direction de cette industrie aujourd’hui handicapée par une pénurie de trésorerie. Il reconnaît aussi, implicitement, les difficultés structurelles que traverse le secteur.

Un diagnostic en demi-teinte

Le tissu industriel bâti autour de l’expertise nucléaire française ne se compose pas exclusivement de grandes entreprises internationales. Il comprend aussi et surtout une multitude de PME et d’ETI sous-traitantes dont le modèle économique est viable, mais dont la compétitivité-prix est désormais menacée. La visite de la ministre du Commerce extérieur Nicole Bricq au Pôle nucléaire de Bourgogne l’a parfaitement illustré. En cette occasion, les chefs d’entreprise ont eu l’occasion de faire part de leur difficulté. « Parfois, de petites choses nous freinent » a ainsi expliqué Jean-François Boffet qui représente Seeb Industrie. De petites choses comme la difficulté des entrepreneurs à lever des fonds, par exemple, à l’instar de Jérôme Hubert, directeur de Pinette Emideceau Industrie. Et son diagnostic est sans appel : « pour grandir, il faut des études de marché. Ça coûte un million d’euros. Quand on en fait 25 de chiffres d’affaires, c’est cher. Si l’État ne m’accompagne pas, ça sera lent. Si vous m’aidez, je vous rembourse au quintuple ». A prendre ou à laisser.

Les PME du nucléaire partagent ces difficultés avec de nombreux sous-traitants d’autres secteurs. Elles se sont donc regroupées au sein du collectif Défense-PME. Sa méthode d’action est simple : réunir de 800 à 1000 PME et capitaliser sur l’exaspération face à une situation par trop courante. Les revendications du collectif sont claires : on y trouve ainsi « la création immédiate d’un pôle public de financement [doté de 10 milliards d’euros] chapeauté par des chefs d’entreprise », « la réduction des charges sociales de 20 % pour les PME/TPE » et bien d’autres encore. Pour les adhérents à Défense-PME issus du secteur du nucléaire, la création du FNEM est donc une petite victoire à n’en pas douter, mais l’initiative est encore largement en dessous des attentes.

Le secteur nucléaire français n’est pas constitué que de grandes entreprises. Fortes de leurs succès, ces dernières sont en quelque sorte la partie émergée de l’iceberg. Comme dans toute filière stratégique en effet, le produit fini est le résultat de la participation de nombreuses petites entreprises au savoir-faire hautement spécifique, le fruit de très lourds investissements en R&D, mais aussi le fruit du recrutement d’une main d’œuvre éminemment qualifiée dont on connaît le coût en France. Plus exposées que les grands groupes aux aléas conjoncturels, ces entreprises constituent le talon d’Achille de la filière nucléaire française, malgré leurs intenses efforts financiers.

Et c’est tout le paradoxe de cette industrie, si puissante et fragile à la fois. La filière nucléaire française découvre, à ses dépens, la notion de compétitivité-prix.

[ Archive ] – Cet article a été écrit par Lemenech

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