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Il faut donner une valeur économique à la nature pour mieux la préserver

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Cet accord très large prévoit notamment un plan stratégique pour 2020 fixant 20 objectifs pour protéger la nature et freiner le rythme alarmant de disparition des espèces, avec en particulier un objectif d’extension des aires protégées à travers le monde, sur terre comme en mer. Il contient également un protocole sur le partage des bénéfices tirés par les industries de la pharmacie et des cosmétiques des ressources génétiques issues des nombreuses espèces (animaux, plantes, micro-organismes) présentes dans les pays du Sud.

L’accord prévoit également d’augmenter les aires protégées de la planète dans les années à venir. Aujourd’hui, elles représentent 13 % de la surface totale des terres. L’objectif pour 2020 est d’atteindre 17 %.
Cet accord constitue un véritable tournant dans la protection mondiale active de la biodiversité. Il est vrai que la situation est alarmante : une espèce d’amphibien sur trois, plus d’un oiseau sur huit, plus d’un mammifère sur cinq sont menacés d’extinction au niveau mondial, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Quelques jours avant cet accord et ce n’est pas un hasard, Pavan Sukhdev, Responsable du département des marchés internationaux à la Deutsche Bank de Bombay et économiste indien avait présenté, à la Conférence internationale sur la biodiversité de Nagoya, au Japon, un rapport très attendu consacré à l’économie des écosystèmes.

Cette étude intitulée « Les économies des écosystèmes et de la biodiversité » est le fruit de trois ans d’enquête par une centaine d’experts. Elle s’inscrit dans la ligne du fameux rapport Stern qui, en octobre 2006, chiffrait, pour la première fois, le coût économique du réchauffement climatique à 5 500 milliards d’euros dans les vingt ans. Le rapport dirigé par Pavan Sukhdev préconise d’évaluer de la même façon les services que les écosystèmes rendent à l’homme et les pertes associées à leur dégradation.

Cette étude qui fera date évalue l’érosion des biotopes terrestres forêts, océans, sols à un coût compris entre 1 350 et 3 100 milliards d’euros chaque année. En comparaison, le FMI estime à 1 150 millions d’euros les pertes bancaires pendant la récente crise financière. En diminuant par deux le rythme de la déforestation d’ici à 2030, les réductions d’émission de CO2 par année diminueraient de 2 600 milliards d’euros les dégâts causés par le réchauffement sans compter les services de captation de CO2 rendus par les forêts.

Pavan Sukhdev a dressé la liste des services inestimables et mésestimés que les écosystèmes naturels nous rendent tous les jours : l’approvisionnement en nourriture, en matières premières indispensables, en eau douce, en ressources médicinales, en bois d’habitation et de chauffage, en air pur ; la régulation du climat à l’échelle locale et mondiale, la régulation des événements naturels violents, de l’érosion et de la fertilité des sols, sans oublier l’apport d’habitats protégeant la diversité des animaux terrestres.

Autre exemple saisissant : les insectes pollinisateurs rendent un service agricole estimé à 153 milliards d’euros par an, soit 9,5 % de la valeur de la production agricole mondiale.

A tous ces précieux dons de la nature, sans lesquels nous ne saurions survivre, il faut ajouter l’aide stratégique qu’elle nous fournit aujourd’hui pour réparer les destructions causées par les activités humaines, devenues comparables à des forces géologiques. "Les solutions au changement climatique se trouvent dans les ressources naturelles, explique Pavan Sukhdev. Elles sont nos alliées."

Au total, ce rapport estime à 23.500 milliards d’euros par an les services rendus par la nature, soit la moitié du PIB mondial ou encore 3 350 euros par terrien !

Le problème vient du fait que l’humanité a trop longtemps cru que les cadeaux de la nature étaient éternels et infinis. Par ailleurs, les innombrables et irremplaçables services rendus par les écosystèmes ont une valeur mais celle-ci n’est ni évaluée, ni comptabilisée dans les documents budgétaires et comptables des états.

Pavan Sukhdev, a d’abord élaboré un projet de "comptabilité environnementale" en Inde, visant à élargir la conception classique du produit intérieur brut (PIB) en lui adjoignant la notion de "durabilité" qui intègre l’évaluation du respect futur des écosystèmes.

Pour l’économiste indien, "l’air, l’eau potable, la captation du carbone par les forêts, la protection contre les inondations grâce aux marécages sont des ’biens communs’. Chacun d’entre nous en profite et la jouissance que nous en avons ne devrait pas gêner les autres. Pourtant, ils sont aujourd’hui menacés. Pourquoi ? "

Cette constatation est confirmée par un autre rapport de l’ONU publié le 21 octobre et qui montre que 30 millions d’hectares de surfaces cultivées, soit l’équivalent de la superficie de l’Italie, sont perdus chaque année du fait de la dégradation de l’environnement, de l’industrialisation et de l’urbanisation (rapport).

En outre, chaque année, des investisseurs expriment leur intérêt dans l’acquisition de plus de 40 millions d’hectares de terres arables. Au total, c’est donc 70 millions d’hectares de terres agricoles (700 000 km2) qui changent d’affectation ou de modes d’exploitation, ce qui entraîne des conséquences humaines et économiques considérables pour plus de 500 millions de paysans qui dépendent de l’accès à la terre et à l’eau pour leur existence."

Enfin, le rapport sur l’état de la biodiversité en Europe publié en octobre 2010 par l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) a confirmé le déclin de nombreuses espèces et habitats naturels. Ce rapport montre également que l’UE n’atteindra pas l’objectif de stopper la perte de la biodiversité en 2010.

Les écosystèmes aquatiques sont parmi les plus menacés en Europe. Les zones humides (marais et marécages) ont ainsi diminué de 5 % entre 1990 et 2006. Les écosystèmes marins et côtiers ont également perdu une biodiversité considérable dans les décennies récentes, principalement à cause de l’érosion des zones humides côtières, des dunes et des estuaires, de la pollution et de la surpêche.

La biodiversité des écosystèmes agricoles qui dominent les paysages européens a drastiquement diminué. Les populations d’oiseaux des champs ont par exemple décliné de 50 % depuis 1980. Les zones montagneuses, spécialement riches en habitats et en espèces, sont très vulnérables aux changements des pratiques agricoles et touristiques, au développement des infrastructures et au climat.

On voit donc qu’en dépit des efforts accomplis l’érosion de la biodiversité perdure en Europe, ce qui pourrait entraîner de graves conséquences à terme et notamment réduire l’efficacité des mesures prises pour lutter contre le réchauffement climatique.

Face à cette menace, le rapport de l’AEE préconise quatre leviers d’action majeurs : améliorer la mise en œuvre des mesures de protection de la biodiversité, mettre en place une politique cohérente de protection de la biodiversité, promouvoir une approche plus intégrée entre secteurs et institutions et favoriser une prise de conscience du public sur le rôle de la biodiversité.

Ce rapport rejoint celui de Pavan Sukhdev et montre que l’attribution d’une valeur économique à la biodiversité et aux écosystèmes peut jouer un rôle majeur. En effet, l’évaluation rigoureuse et la connaissance de la valeur économique des différents services rendus par les écosystèmes sont devenues des conditions nécessaires à la mise en œuvre de politiques efficaces de prévention et de protection de ces sites et à la détermination des moyens financiers qui doivent y être alloués.

Ces différentes études convergent pour montrer que l’évaluation de la valeur des biens et services rendus par la nature et l’intégration de cette valeur dans les processus de décisions économiques, tant publiques que privées, sont devenues des enjeux politiques majeurs tant au niveau des états qu’au niveau planétaire.

C’est en évaluant à sa juste valeur son irremplaçable capital naturel que l’homme parviendra à mieux le préserver en l’utilisant de manière raisonnable et équitable, pour le plus grand profit de tous. Souhaitons qu’en utilisant pleinement le cadre de l’accord de Nagoya, la communauté internationale va enfin se donner les moyens de relever ce défi qui conditionne la survie de l’humanité.

[ Archive ] – Cet article a été écrit par René Tregouët


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