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L’agriculture, la mer, les forêts vont, comme jadis, devoir nous procurer de la nourriture, de l’énergie, des matières premières que l’exploitation minière des ressources fossiles ne pourra plus nous fournir. L’espace devient alors une denrée rare, chaque centimètre carré de la planète devra être utile. Il faut faire le plein des richesses que nos procure notre bonne vieille Terre. La productivité naturelle des écosystèmes reprendra le dessus sur la frénésie d’artificialisation et de production forcée, qui ne fait que substituer aux forces de la nature celles bien plus faibles des êtres humains. Intensifier la production de la planète ne signifie pas la mettre en coupe réglée, mais au contraire laisser pleinement s’exprimer les potentialités des milieux [1].

Il se trouve qu’aujourd’hui, chacun d’entre nous consomme de plus en plus d’espace. La composition des familles, nos exigences de confort et de sécurité poussent à la consommation de mètres carrés. L’arrivée dans la société de consommation de quelques milliards d’êtres humains va accentuer cette pression. L’étalement urbain inquiète le monde de l’environnement.

La densité, voilà la réponse que certains prônent aujourd’hui. Haro sur la maison individuelle consommatrice d’espace et d’énergie, vive l’habitat collectif, économe à tous égards. Ce procès est paradoxal. Longtemps, la densité a été rejetée, avec l’image des clapiers à lapins comme repoussoir. La maison individuelle permet d’être chez soi et de garder le contact direct avec la nature. Le jardin est source d’aménités et de production personnelle, les enfants y jouent et s’y ébattent autrement mieux que dans un appartement. L’environnement mesuré à l’aulne d’avantages personnels semble s’opposer à celui que l’on mesurerait en kilo de gaz à effet de serre émis ou en biodiversité compromise. Il faut donc choisir, les grands équilibres planétaires, ou le bien être personnel.

Nous voici, devant ce choix redoutable, à l’opposé du développement durable. Celui-ci consiste précisément à conjuguer qualité de vie ici et maintenant d’un côté, et renforcement des capacités productives de la planète. Le développement durable se construit sur un principe d’intensification, qui doit se substituer au principe d’expansion qui régit encore trop souvent nos mentalités et nos modèles économiques.

L’intensité [2], voilà le mot clé, et il convient de bien l’interpréter. La biologie comme la sociologie nous apprennent qu’elle est synonyme de diversité. Une seule fonction, une seule catégorie d’habitants, une seule espèce : quelle que soit la forme de la spécialisation ou de la monoculture, elle est appauvrissante. La production d’un champ de blé en Beauce est facile à valoriser, mais elle n’atteint pas et de loin celle d’un marais ou d’un bois. Comment traduire le concept d’intensité ? Comment faire véritablement le plein sur un territoire ? Tout d’abord, en arrêtant de mesurer l’intensité avec un seul critère, que ce soit le nombre de quintaux produits ou de personnes logées à l’hectare, ou encore la richesse biologique. C’est la somme de toutes les utilités qui compte. Elles ne prennent pas toutes la même importance dans le temps et l’espace, il faut savoir les combiner habilement. L’exemple de la maison à énergie positive est plein d’enseignements à cet égard [3]. On ne lui demande pas de fournir sa propre énergie. Elle peut aussi être autonome, mais c’est un autre concept, en complément. Ce qu’on demande de particulier à une maison à énergie positive est d’être, en plus d’une maison, une centrale de production d’énergie. Deux missions pour un seul ouvrage. On est bien sur la voie de l’intensité. Première mission, d’accueillir convenablement des êtres humains, en leur offrant un cadre de vie agréable au moindre coût environnemental, ce qui signifie en privilégiant le côté passif, économe. Deuxième mission, produire de l’énergie. Celle-ci n’est pas consommée sur place, à l’exception de l’eau chaude le cas échéant, mais envoyée sur des réseaux, pour la collectivité. Comme les ordres de grandeur de ce que l’on peut produire et de ce que l’on consomme sont proches, il est tentant de se fixer le chalenge de produire chaque année plus d’énergie que ce que l’on consomme. Mais ne nous trompons pas, la production d’énergie est bien une seconde mission, affectée aux nombreuses surfaces offertes par un bâtiment. Pourquoi ne pas les utiliser, et rendre ainsi plus intense l’usage de la parcelle qui accueille la construction ? Il faut pour cela concevoir cette dernière de manière à optimiser les deux fonctions, maison et centrale énergétique, et ça ne s’improvise pas. Il faudrait y ajouter d’autres fonctions, pour augmenter encore l’intensité du projet : contribution à un paysage, à la richesse biologique, à une bonne gestion des eaux de pluies.

Le débat sur l’étalement urbain et la densité, la maison individuelle et la ville, prend alors une autre tournure. On obtient de l’intensité à la campagne comme en ville, mais pas avec les mêmes paramètres. Une maison individuelle, passive, à eau chaude solaire et qui renvoie sur le réseau électrique plus de kWh qu’elle n’en consomme, au milieu d’un jardin à haute richesse biologique, qui fournit une bonne part de la nourriture et des loisirs de ses occupants, peut être très intense, alors qu’une cité très artificialisée, qui ne produit rien d’autre que de l’ennui, dont les occupants ne cherchent qu’à s’évader, peut s’avérer très pauvre. La densité n’est pas l’intensité. Il est possible de les conjuguer, mais attention à ne pas les confondre.

Ce sont des bilans, intégrant des services rendus et des consommations, qui permettent d’évaluer l’intensité atteinte dans l’usage d’un terrain. Ces bilans ne peuvent être arithmétiques, compte tenu de la diversité des dimensions à prendre en compte, mais ils reflètent la qualité [4] d’ensemble d’un projet, qualité toujours aux multiples facettes à combiner intelligemment. Une tour, un lotissement [5], une maison isolée ne s’évaluent pas en densité, en paysage, en efficacité énergétique, en biodiversité, mais doivent l’être en fonction de l’intensité globale qu’ils offrent dans l’usage d’un terrain. L’essentiel est de faire le plein des utilités de toutes natures, sans modération.

Liens :
[1] Voir à ce sujet la chronique Gratuit, du 30/04/2007
[2] Intensité, chronique du 08/05/2007
[3] Voir la chronique Positif du 17/05/2007
[4] Qualité, chronique du 02/04/2006 et n°60 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)
[5] Lotissement, chronique du 28/05/2006 et n°38 dans Coup de shampoing

[ Archive ] – Cet article a été écrit par Dominique Bidou


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