Une série d’études récentes converge pour alerter sur le ralentissement accéléré du système de courants de l’Atlantique Nord. La circulation méridionale de retournement pourrait perdre plus de la moitié de sa force d’ici 2100, avec des conséquences irréversibles sur le climat européen et mondial.
Sous les eaux de l’Atlantique Nord, un mécanisme discret mais colossal joue le rôle de thermostat planétaire. La circulation méridionale de retournement, que les spécialistes désignent sous l’acronyme AMOC (pour Atlantic Meridional Overturning Circulation), fonctionne comme une pompe géante : les eaux chaudes remontent vers l’Arctique, se refroidissent, plongent en profondeur et repartent vers le Sud. Le mouvement perpétuel distribue la chaleur entre les tropiques et les hautes latitudes, et conditionne le climat de l’Europe occidentale. Or plusieurs travaux publiés ces derniers mois suggèrent que ce moteur océanique s’essouffle bien plus vite que les prévisions ne l’avaient anticipé.
Un affaiblissement bien plus rapide que prévu
L’étude la plus récente, parue le 14 avril dans Science Advances, a été conduite par Valentin Portmann et son équipe. En croisant les données d’observation directe avec les sorties des modèles climatiques, les chercheurs estiment que l’AMOC pourrait perdre environ 51 % de son intensité d’ici la fin du siècle. Ce chiffre dépasse de près de 60 % les projections fournies par la moyenne des modèles utilisés jusqu’à présent. Les outils de simulation, lorsqu’ils opèrent seuls, tendent à sous-estimer la gravité du déclin en cours.
L’estimation rejoint un faisceau croissant d’indices. Une étude parue en mars dans Communications Earth & Environment, signée par René van Westen et Henk Dijkstra de l’université d’Utrecht, a identifié un nouveau signal d’alerte Le Gulf Stream, branche majeure de l’AMOC, se déplace progressivement vers le nord. Les mesures satellitaires indiquent un glissement d’environ 50 kilomètres sur les trente dernières années. Pour les chercheurs, ce déplacement constitue le signe précurseur d’un effondrement potentiel du système.
Un troisième travail, mené par Li et ses collègues, a reconstitué l’évolution de l’AMOC depuis 1940. Les résultats montrent un affaiblissement continu à l’échelle de tout le bassin atlantique, avec une accélération notable depuis 2004. En effet, le rythme de déclin a plus que doublé en deux décennies. Les reconstitutions historiques suggèrent que l’intensité de la circulation a déjà diminué d’environ 15 % depuis le milieu du XXe siècle.
Une plongée dans le mécanisme océanique
Pour comprendre ce qui se joue, il faut remonter le fil du courant. L’AMOC fonctionne comme un tapis roulant horizontal et vertical. En surface, les eaux chaudes des tropiques remontent le long de la côte est des États-Unis vers l’Atlantique Nord. Parvenues aux abords du Groenland et de la mer de Norvège, elles se refroidissent, deviennent plus denses et s’enfoncent vers les abysses. Ce plongeon aspire les eaux superficielles vers le nord, créant un appel qui maintient la boucle en mouvement. Les eaux profondes redescendent ensuite vers l’Antarctique avant de remonter lentement. L’ensemble du cycle prend plusieurs siècles.
Le système dépend d’un équilibre délicat entre température et salinité. L’apport d’eau douce issu de la fonte accélérée du Groenland modifie cet équilibre : une eau moins salée est plus légère, donc moins apte à plonger. Le mécanisme ralentit. Les modèles climatiques intègrent ce paramètre, mais les observations récentes montrent que la sensibilité du système à cet apport d’eau douce a été sous-estimée.
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Le spectre d’un effondrement permanent
Les recherches menées par l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact climatique, publiées le 26 mars dans Communications Earth & Environment, ajoutent une dimension inquiétante à ces constats. Leurs simulations montrent que si l’AMOC s’effondrait dans les conditions actuelles — avec une concentration de CO2 atmosphérique d’environ 430 parties par million — le système risquerait de rester dans cet état de façon irréversible. Ce basculement aurait un effet de rétroaction négatif : l’océan Austral passerait du statut de puits de carbone à celui de source, libérant du CO2 supplémentaire dans l’atmosphère et ajoutant jusqu’à 0,27 degré Celsius de réchauffement additionnel. Comme le résume le premier auteur de l’étude, Da Nian : « Des concentrations plus élevées de CO2 modifient fondamentalement la stabilité de l’AMOC. »
Un arrêt de la circulation provoquerait une cascade de perturbations. Le nord de l’Europe subirait un refroidissement sévère, paradoxal dans un monde qui se réchauffe. Les ceintures de précipitations tropicales se déplaceraient, affectant la mousson africaine et asiatique. Les écosystèmes marins, habitués à des températures et des apports nutritifs stables, seraient bouleversés. En février 2026, quarante-quatre climatologues de premier plan ont adressé un avertissement au Conseil nordique des ministres, jugeant que le risque d’effondrement avait été « dangereusement sous-estimé » par les instances politiques.
Un débat scientifique qui reste ouvert
Le consensus n’est pourtant pas unanime. Une étude publiée en janvier 2025 dans Nature Communications concluait que l’AMOC n’avait pas connu de déclin significatif au cours des soixante dernières années, semant le doute sur la réalité du ralentissement. Les divergences tiennent en partie à la difficulté de mesurer un courant océanique sur des échelles de temps longues car les relevés directs, fiables mais récents, ne remontent qu’au début des années 2000, tandis que les reconstitutions indirectes font appel à des proxys dont l’interprétation peut varier.
Mais le poids des preuves s’est déplacé. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dans son dernier rapport d’évaluation, jugeait un effondrement abrupt avant 2100 peu probable. Les données d’observation accumulées depuis cette publication remettent cette appréciation en question. La phrase de clôture de l’atelier nordique résume l’inquiétude montante : « Chaque fraction de degré de dépassement accroît le risque d’un choc non linéaire, que nos cadres de gouvernance actuels ne sont pas en mesure de gérer. »
Nummelin A. et al. (2026). A Nordic Perspective on AMOC Tipping: Impacts and Strategies for Prevention and Governance. Nordic Council of Ministers. 10.6027/temanord2026-504



















