Inaugurée en décembre dernier, la gigafactory de Verkor près de Dunkerque marque un tournant pour l’industrie européenne des batteries électriques. Si tous les voyants ne sont pas encore au vert, un tel site incite à l’optimisme pour faire face à la concurrence venue d’Asie.
Bienvenue route du Cap Horn à Bourbourg, à 20km de Dunkerque (Pas de Calais). Dans cette plaine agricole, un grand bâtiment de plus de 400 mètres de long, avec sa façade vert pastel, abrite la gigafactory de l’entreprise française Verkor. Inauguré en grande pompe le 11 décembre dernier avec la présentation de la nouvelle Alpine A390 électrique, le site affiche de belles promesses, malgré un contexte incertain en Europe pour l’industrie des batteries électriques devant équiper les constructeurs automobiles, dû en partie à un retard de 10 ou 15 ans sur cette technologie par rapport aux fabricants asiatiques. Mais un retard qu’il est aujourd’hui possible de rattraper, à condition de s’en donner les moyens.
Une gigafactory, c’est quoi exactement ?
Mais de quoi parle-t-on exactement, avec cet anglicisme ?
« Giga renvoie à gigawatt, une unité de mesure de l’électricité : un gigawatt, c’est un million de kilowatt, explique Emmanuel Botta, rédacteur en chef en charge de la stratégie numérique au magazine Challenges. Les gigafactories sont simplement des usines où l’on fabrique des batteries électriques. Le concept des gigafactory a été inventé par Tesla et Elon Musk en 2014. Musk a été le tout premier à se dire : « Moi, je veux que mes batteries soient faites de A à Z dans le même endroit, pour des questions de qualité et d’autonomie ». Ces gigafactories prennent donc tout en charge, de la cellule à l’assemblage, dans un seul et même endroit. »
Fonder des gigafactories sur le sol européen – et français en particulier – est donc un choix stratégique pour la future souveraineté de l’Union européenne en matière de mobilité durable. Car les batteries électriques de nos voitures constituent désormais le nerf de la guerre d’une industrie en pleine révolution. Les pouvoirs publics l’ont bien compris, et n’hésitent d’ailleurs pas à monter au créneau.
« Le véhicule électrique est un levier de notre réindustrialisation, assurait Emmanuel Macron en mai dernier à l’Élysée. Le nombre d’emplois créés en France est supérieur sur le véhicule électrique que sur le thermique. Parce que l’on a toute une stratégie intégrée, parce que l’on a relocalisé des gigafactories de batteries dans notre pays, on en a créé l’installation. La mobilité électrique est là, c’est déjà une réalité, les chiffres sont en croissance constante. Parler d’électrification pour le pays, c’est parler d’indépendance et de souveraineté, c’est parler de décarbonation et de compétitivité et de création d’emplois industriels. »
Quelques semaines plus tôt, l’État lançait d’ailleurs France Batteries, sous les auspices du ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, afin de structurer cette filière d’avenir.
Le choix de Dunkerque pour Verkor
Créée en juillet 2020 à Grenoble autour de son Verkor Innovation Center, l’entreprise française s’est donc « délocalisée » dans le nord de la France.
Un choix pas si étonnant que cela. « Pour nous, le choix de ce site de Dunkerque a été l’objet d’un long travail, expliquait l’an dernier Benoît Lemaignan, cofondateur de Verkor, désormais vice-président du conseil de surveillance de l’entreprise. On a vu plus de 40 sites en France, en Europe proche, et Dunkerque cochait plusieurs cases importantes. La première, c’est que c’est bien sûr un territoire d’industrie et ça, pour nous, c’était très important.La deuxième, c’est que nous avions la possibilité de gagner du temps parce que le site était déjà préparé, qu’il y avait déjà un raccordement électrique, qu’il y avait déjà les autorisations qui avaient été obtenues pour une partie, les études faune/flore, etc. Donc on raccourcissait les plannings et ça nous permettait vraiment d’avoir de la visibilité. Le troisième élément, c’est qu’il y avait la place pour faire une première usine puis potentiellement d’autres usines plus tard et que tous les sites ne permettaient pas. »
Désormais, près de Dunkerque, on parle même de la « Vallée de la batterie ».
Pour la région, ce développement industriel est également le bienvenu, après des décennies de désindustrialisation.
« L’usine de Verkor est la troisième usine à ouvrir dans cette « Vallée de la batterie », dans les Hauts-de-France, se félicite Frédéric Motte, conseiller régional en charge du programme Rev3 (pour troisième révolution industrielle). Cette usine, c’est absolument fou, c’est du gigantisme ! Et puis elle représente la complémentarité de toute une série de métiers : il faut étendre ces nouveaux produits, il faut assembler, il faut stocker, il faut charger en énergie… Et demain, nous aurons besoin de nouveaux talents : pour les jeunes de la région, cette « Vallée de la batterie » constituera des opportunités incroyables. »
À terme, l’entreprise annonce en effet la création de 1200 emplois directs et 3000 emplois indirects.
Verkor n’est pas la seule entreprise ayant sélectionné les Hauts-de-France pour installer une gigafactory. Orano, AESC ou ACC sont sur la même lancée, et cette dynamique sera profitable à tous.
« Je pense qu’on assiste au démarrage de la création d’un écosystème et d’une filière, soutient Benoît Lemaignan. J’ai coutume de dire que les batteries, pour moi, c’est l’équivalent des raffineries de pétrole dans les années 50-60. C’est autour de ça que s’installe tout l’écosystème.Cette unité de lieu est importante parce que nous avons des fournisseurs, nous avons des sous-traitants, nous avons des techniciens qui ont des compétences très proches et que l’enrichissement collectif va permettre d’atteindre à la fois de la solidité sur le plan industriel, mais également de la compétitivité pour bien servir nos clients. »
Répondre au plus vite aux besoins des clients
Si la volonté politique et industrielle est là, tous les voyants ne sont pas encore au vert pour la filière tricolore de la batterie électrique. Les différentes gigafactories de la région de Dunkerque ont accumulé des retards en 2025 et ont vu leurs coûts de production augmenter en 2026. Chez Verkor, les équipes mettent les bouchées doubles pour honorer les contrats de livraison de son client, Renault, également actionnaire de Verkor à hauteur de 11,6%.
Après l’euphorie initiale, toutes les entreprises de la « Vallée de la batterie » sont en train de se restructurer, afin d’apporter un nouveau souffle et de répondre aux attentes. Après ACC dont le PDG a été remplacé en mai dernier par un ancien dirigeant de Panasonic Energy et spécialiste de la production de batteries chez Tesla, Verkor vient de modifier son organigramme cet été.
L’arrivée de Laurent Debrue au poste de PDG – jusqu’alors Chief Operating Officer (COO) – promet de mettre l’opérationnel au cœur de la stratégie de l’entreprise. Désormais, pour la France et pour l’Europe, la réussite de tout cet écosystème n’est plus une option, mais une obligation. Surtout face aux deux géants chinois CATL et BYD qui lorgnent avec un appétit non dissimulé le marché européen.
















