L’informaticien français, pionnier de l’intelligence artificielle, quitte Meta pour fonder à Paris une startup ambitieuse. AMI Labs, valorisée 3,5 milliards de dollars, veut développer des « modèles du monde » capables de comprendre l’environnement physique, une approche présentée comme complémentaire aux chatbots. Le projet, soutenu par des investisseurs de premier plan comme Nvidia et Jeff Bezos, ainsi que par Emmanuel Macron, vise à positionner la France à la pointe de la recherche en IA.
C’est un coup de tonnerre dans le paysage mondial de l’intelligence artificielle. Yann LeCun, lauréat du prix Turing et ancien directeur scientifique de l’IA chez Meta, vient d’annoncer le lancement de sa propre startup, AMI Labs (Advanced Machine Intelligence Labs). Basée à Paris, la jeune pousse a réalisé une levée de fonds spectaculaire de 1,03 milliard de dollars (environ 890 millions d’euros), lui conférant une valorisation pré-financement de 3,5 milliards de dollars. Cette manne doit servir à développer une nouvelle génération de systèmes d’IA fondés sur les « world models » ou « modèles du monde », une technologie distincte des grands modèles de langage (LLM) qui dominent actuellement le marché.
Ce départ de l’une des figures les plus influentes du secteur pour un projet purement européen, et français, est perçu comme un signal fort pour l’écosystème technologique national.
Une ambition scientifique : dépasser le texte pour modéliser le monde
Le projet scientifique d’AMI Labs se veut une alternative aux approches dominantes centrées sur le traitement du langage. L’équipe, dirigée par le CEO Alexandre Lebrun (cofondateur de Wit.ai, racheté par Meta), souhaite développer des intelligences artificielles capables de percevoir, de raisonner et de planifier dans des environnements complexes. « Nous ne construisons pas un autre chatbot », a déclaré Yann LeCun. « Nous développons des systèmes qui apprennent comment fonctionne le monde, en analysant des vidéos, des données 3D et spatiales, pour anticiper les conséquences d’actions et prendre des décisions. »
La vision des « world models » n’est pas nouvelle pour LeCun, qui la défend depuis des années comme une étape nécessaire vers une intelligence artificielle plus générale et plus robuste. Concrètement, ces modèles pourraient permettre à un robot domestique de comprendre la physique d’une pièce, à un logiciel de simulation d’anticiper le comportement d’une molécule, ou à un système d’aide à la décision de planifier des opérations logistiques dans un entrepôt. Les domaines d’application visés sont l’industrie lourde, l’automobile, l’aérospatiale, la pharmacie et la biomédical.
Un tour de table historique et une « French Tech » surpuissante
L’ampleur de la levée de fonds, pour une startup encore en phase de recherche et développement et sans revenus, témoigne de la confiance que le marché place dans la vision de Yann LeCun et dans la capacité de la France à produire un champion mondial de l’IA. Le tour de table réunit des géants technologiques et des investisseurs individuels de renom : le fabricant de puces Nvidia, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos via son fonds Bezos Expeditions, le fonds japonais SoftBank, ainsi que des grands noms de l’entrepreneuriat français comme Xavier Niel (Iliad), François Pinault (Artémis), la famille Dassault et la famille Mulliez.
«Cette levée massive montre que l’on peut désormais monter des projets d’une ambition planétaire depuis Paris », analyse un observateur. Le soutien public, par d’Emmanuel Macron affirmant que « la France et l’Europe sont en train de se placer à l’avant-garde de l’IA de nouvelle génération », ajoute en plus une dimension géopolitique à l’initiative. AMI Labs entend bien créer un pôle européen d’excellence capable de rivaliser avec les géants américains et chinois.
Défis et perspectives pour un projet à long terme
Malgré l’enthousiasme, le chemin s’annonce long et semé d’embûches. L’entreprise elle-même reconnaît qu’aucun produit commercial ni revenu n’est attendu avant plusieurs mois, voire plusieurs années. Une partie significative des fonds levés sera consacrée à l’achat de ressources de calcul, notamment des GPU, et au recrutement massif de talents. AMI Labs a déjà opéré des débauchages notables au sein de Meta, attirant des chercheurs de son laboratoire FAIR, comme Michael Rabbat.
La concurrence sera féroce. Des acteurs comme Google DeepMind, OpenAI ou Nvidia travaillent également sur des concepts avancés de modélisation. Toutefois, l’approche d’AMI Labs se présente comme complémentaire plutôt que directement concurrente des LLM.
Les prochaines étapes consisteront à intensifier la recherche, à établir des partenariats avec des industriels pour des projets pilotes, et à étendre les équipes depuis ses bureaux de Paris, New York, Montréal et Singapour. Si sa vision se concrétise, AMI Labs pourrait bien poser les fondations de la prochaine révolution de l’intelligence artificielle, celle où les machines apprendront non plus seulement à parler, mais à interagir avec le monde qui nous entoure. Le pari de Yann LeCun est désormais lancé, avec le regard du monde entier braqué sur Paris.















