Des chercheurs américains du tokamak DIII-D ont développé une méthode permettant de neutraliser les instabilités destructrices du plasma, un problème technique qui menaçait la viabilité des futurs réacteurs à fusion. En ajustant précisément la densité à la bordure du plasma, ils transforment des décharges énergétiques dangereuses en impulsions inoffensives, préservant ainsi les performances du cœur nécessaire aux réactions de fusion.
La quête de l’énergie de fusion franchit une étape décisive avec la mise au point d’une technique permettant de dompter les instabilités les plus redoutées du plasma. Dans les tokamaks, ces machines en forme d’anneau où est confiné le plasma à des températures dépassant cent millions de degrés, les modes localisés en bordure représentent depuis des décennies un obstacle technique majeur. Ces événements violents, comparables à des éruptions solaires miniatures, projettent brutalement chaleur et particules vers les parois du réacteur, menaçant l’intégrité des composants exposés.
Le paradoxe de la bordure
Le fonctionnement des tokamaks en mode de confinement élevé, indispensable pour atteindre les conditions de fusion, génère naturellement ces instabilités périodiques. Les ELM de type I, les plus puissants, peuvent libérer jusqu’à 7% de l’énergie totale du plasma en une seule décharge. Dans un réacteur de la taille d’ITER, cette énergie serait suffisante pour endommager gravement les composants internes, limitant ainsi la durée de vie opérationnelle de l’installation.
L’équipe du DIII-D, exploitée par General Atomics à San Diego, a découvert qu’en manipulant avec précision la densité dans la couche de grattage – cette fine région de plasma située juste à l’extérieur de la zone de confinement principal – il devenait possible de transformer radicalement le comportement des ELM. « Nous devons effectuer une modélisation de l’ensemble du dispositif qui relie le cœur et le bord », souligne Chang Liu, physicien des plasmas au Princeton Plasma Physics Laboratory, mettant en lumière la complexité des interactions entre les différentes régions du plasma.
Une approche contre-intuitive
La méthode développée repose sur une stratégie apparemment paradoxale : augmenter fortement la densité dans la couche de scrape-off layer (SOL) tout en modelant précisément son profil. La manipulation fine permet de stabiliser les instabilités magnétohydrodynamiques sous-jacentes, connues sous le nom de modes de pelage-ballonnement, qui déclenchent normalement les ELM destructeurs.
Les résultats sont spectaculaires : les chercheurs ont obtenu de petits ELM bénins avec des pertes d’énergie fortement réduites. Ces impulsions plus fréquentes mais inoffensives préservent l’intégrité des parois tout en maintenant les hautes performances du cœur nécessaires aux réactions de fusion.
L’intégration cœur-bord, clé du succès
Leur avancée démontre ce que les physiciens nomment l’intégration cœur-bord – la capacité à maintenir un confinement plasmatique optimal dans le cœur tout en obtenant une bordure stable et bénigne. Le défi consistait précisément à concilier le mode de confinement élevé, indispensable aux performances du réacteur, avec les événements de relaxation intermittents qu’il produit naturellement.
Les expériences menées dans des configurations plasmatiques similaires à celles prévues pour ITER ont atteint des facteurs de confinement élevés associés à des conditions de divertor partiellement détaché. La configuration réduit les charges thermiques en régime permanent sur la région d’échappement, protégeant ainsi les composants exposés.
Vers des réacteurs opérationnels
Les implications de ces travaux dépassent le cadre expérimental. Des simulations informatiques utilisant les codes SOLPS-ITER et EMC3-EIRENE ont confirmé les mécanismes physiques sous-jacents, montrant qu’un transport accru de particules du cœur vers la couche de dérapage facilite le régime bénéfique. Ces résultats offrent des indicateurs pratiques pour le contrôle en temps réel dans les futurs dispositifs de fusion.
Pour ITER, qui devra fonctionner avec un contrôle simultané des ELM et des conditions de divertor dissipatif, cette approche démontre une voie contrôlable vers l’intégration de la stabilité du bord avec l’évacuation de la puissance. Le programme de recherche DIII-D poursuit désormais l’étude de ces régimes à petits ELM sur des échelles de temps plus longues et dans des conditions plus directement pertinentes pour le fonctionnement d’un plasma en combustion.
Leur avancée technique intervient à un moment où la recherche sur la fusion connaît une accélération notable. Plusieurs projets privés et publics progressent simultanément, chacun abordant les défis techniques sous des angles différents. La capacité à contrôler les instabilités plasmatiques représente cependant une condition sine qua non pour toute installation de production d’énergie par fusion. Sans cette maîtrise, les réacteurs ne pourraient fonctionner de manière continue et fiable, rendant l’énergie de fusion économiquement non viable.
Source : Energy.gov



















