Les gels conducteurs flexibles suscitent un vif intérêt de recherche en tant que composants essentiels de l’électronique portable, de la robotique souple et des interfaces homme-machine. Leur capacité à convertir une déformation mécanique en signal électrique en fait des solutions idéales pour la détection de mouvement et le toucher tactile. Cependant, les hydrogels et ionogels conventionnels souffrent généralement d’un compromis entre robustesse mécanique, conductivité électrique et stabilité environnementale. De nombreux gels synthétiques se fracturent facilement, perdent en performance à cause de la déshydratation ou du gel, ou reposent sur des liquides ioniques coûteux et potentiellement dangereux.
Un article récent publié dans le Journal des bioressources et des bioproduits présente une stratégie fondamentalement différente en utilisant le bois naturel comme échafaudage structurel pour des gels conducteurs eutectiques haute performance. Plutôt que de traiter le bois comme un substrat passif, l’étude exploite son architecture hiérarchique intrinsèque pour construire un système de gel mécaniquement renforcé et efficace pour le transport ionique.
Dans l’approche rapportée, un squelette de bois a d’abord été extrait de bois de tilleul naturel par un traitement alcalin à basse température qui a éliminé sélectivement la lignine et l’hémicellulose tout en préservant la structure alignée de nanofibres de cellulose. Ce traitement a généré une structure poreuse et anisotrope avec des micro et nano-canaux continus. Le squelette de bois a ensuite été infiltré avec un solvant eutectique profond ternaire à base de métal, composé de chlorure de zinc, d’acide acrylique et d’éthylène glycol. Une irradiation ultraviolette ultérieure a déclenché la polymérisation in situ de l’acide acrylique sans utiliser d’amorçeurs chimiques ou d’agents réticulants.
Le gel eutectique résultant intègre plusieurs mécanismes de renforcement. Les chaînes de poly(acide acrylique) forment des liaisons hydrogène denses avec les nanofibres de cellulose, tandis que les ions Zn²⁺ créent des pontages par coordination avec les groupes carboxylate, produisant un réseau physiquement et chimiquement enchevêtré. Cette structure synergique conduit à une résistance à la traction allant jusqu’à 41,5 MPa et une ténacité de 8,4 MJ m⁻³ — des valeurs qui dépassent celles de la plupart des gels conducteurs rapportés et rivalisent avec certains composites polymères structurels.
Les performances électriques sont tout aussi remarquables. La conductivité ionique intrinsèque du solvant eutectique profond à base de métal, combinée aux canaux de transport alignés du squelette de bois, permet une migration ionique efficace. Le gel eutectique atteint une conductivité ionique de 2,82 × 10⁻² S m⁻¹, supérieure à de nombreux conducteurs conventionnels à base de bois ou d’hydrogel. Il est important de noter que la conductivité est anisotrope, reflétant l’architecture directionnelle du bois, et reste stable sur une large plage de températures.

La tolérance environnementale représente une avancée clé de l’étude. Des analyses calorimétriques différentielles et des tests de vieillissement à long terme montrent que le gel eutectique résiste au gel et à la déshydratation, conservant sa flexibilité et sa conductivité de –60 à 100 °C. Même après un vieillissement thermique, la rétention de la résistance mécanique dépasse 97 %, soulignant l’adéquation du matériau pour des conditions de fonctionnement réelles où les fluctuations de température sont inévitables.
En tirant parti de cette combinaison de propriétés, les chercheurs ont démontré l’utilisation du gel eutectique comme capteur flexible capable de détecter divers mouvements humains, pressions appliquées et stimuli thermiques avec des réponses électriques stables et reproductibles. Le matériau a également permis une transmission de signal programmable, illustrée par une saisie en code Morse basée sur la modulation de pression, suggérant des applications potentielles dans les interfaces d’information et les systèmes de détection intelligents.
En intégrant des ressources renouvelables en bois avec la chimie des solvants eutectiques profonds à base de métal, l’étude établit un nouveau paradigme pour les matériaux conducteurs durables. Elle montre que la haute résistance, la haute conductivité et la résilience environnementale ne sont pas mutuellement exclusives, et que les matériaux naturels hiérarchiques peuvent jouer un rôle actif dans l’électronique flexible de nouvelle génération.
Article : High-Strength and Environmentally Stable Wood Conductive Eutectogels Enabled by Metal-Based Deep Eutectic Solvents – Journal : Journal of Bioresources and Bioproducts – Méthode : Experimental study – DOI : Lien vers l’étude



















