Charles H. Bennett et Gilles Brassard ont reçu mercredi le prestigieux prix ACM A.M. Turing 2025, doté d’un million de dollars, pour leurs travaux fondateurs en informatique quantique. Leur collaboration, née d’une rencontre fortuite en 1979, a donné naissance au protocole de cryptographie quantique BB84 et à la téléportation quantique. La distinction survient alors que l’ONU a déclaré 2025 Année internationale de la science et de la technologie quantiques.
La reconnaissance officielle d’un domaine scientifique arrive souvent avec un décalage de plusieurs décennies. L’attribution du prix Turing 2025 à Charles H. Bennett et Gilles Brassard en est l’illustration parfaite. Quarante et un ans après la publication de leur protocole BB84, la plus haute distinction en informatique vient consacrer deux chercheurs dont les idées, jugées marginales à leurs débuts, ont ouvert la voie à une discipline entière.
Une rencontre qui a changé la donne
L’histoire commence par une baignade dans l’océan, lors d’une conférence à San Juan, Porto Rico, en 1979. Charles Bennett, alors chercheur chez IBM, et Gilles Brassard, jeune professeur à l’Université de Montréal, se croisent dans l’eau. De cette rencontre fortuite naît une collaboration qui va durer plus de quatre décennies. « Les gens pensaient que c’était un peu fou », se souvient Bennett dans un entretien à Nature. « Il ne venait à l’idée de personne que les effets quantiques pouvaient servir à accomplir des choses impossibles à réaliser de manière classique. »
Leur intuition se concrétise en 1984 avec la publication du protocole BB84, premier système pratique de cryptographie quantique. L’innovation réside dans l’utilisation des propriétés quantiques pour garantir la sécurité des communications. Le principe : toute tentative d’interception modifie l’état des particules quantiques utilisées, alertant ainsi les correspondants. La sécurité ne repose plus sur la complexité mathématique, mais sur les lois fondamentales de la physique.
De la cryptographie à la téléportation
Si le protocole BB84 constitue leur contribution la plus connue, le travail de Bennett et Brassard dépasse largement le cadre de la cryptographie. En 1993, avec d’autres collaborateurs, ils introduisent le concept de téléportation quantique. L’avancée théorique démontre qu’il est possible de transférer l’état quantique d’une particule vers une autre particule distante, sans que l’information ne traverse physiquement l’espace intermédiaire. Le mécanisme repose sur l’intrication quantique, ce phénomène où deux particules restent corrélées quelle que soit la distance qui les sépare.
La vérification expérimentale des phénomènes connexes a valu le prix Nobel de physique 2022 à Alain Aspect, John Clauser et Anton Zeilinger. Une reconnaissance qui précède de trois ans celle accordée aujourd’hui aux théoriciens ayant posé les bases conceptuelles.
L’émergence d’une discipline
Le parcours de Charles Bennett mérite une attention particulière. Entré chez IBM en 1973, il explore alors l’intersection entre thermodynamique, mécanique quantique et informatique. À une époque où ces domaines évoluent en silos, Bennett pressent leurs connexions profondes. Son travail sur l’information quantique, mené en parallèle de ses recherches chez IBM, illustre la perméabilité entre recherche académique et industrielle.
Gilles Brassard, pour sa part, incarne la tradition de l’excellence scientifique québécoise. Professeur à l’Université de Montréal, il a formé plusieurs générations de chercheurs en informatique quantique. Son approche théorique rigoureuse a complété la vision plus physique de Bennett, créant un tandem particulièrement fécond.
Yannis Ioannidis, président de l’ACM, résume leur apport : « Bennett et Brassard ont fondamentalement changé notre compréhension de l’information elle-même. » Leur travail a influencé non seulement la cryptographie, mais aussi la conception d’algorithmes, la complexité computationnelle et la physique mathématique.
Un timing symbolique
L’attribution du prix Turing en 2025 n’est pas anodine. Les Nations Unies ont désigné l’année 2026 comme l’Année internationale de la science et de la technologie quantiques.
Les deux chercheurs avaient déjà été distingués par le prix Wolf de physique, le prix quantique Micius et le prix Breakthrough en physique fondamentale. Le prix Turing, souvent qualifié de « Nobel de l’informatique », apporte cependant une dimension supplémentaire. Il reconnaît explicitement l’informatique quantique comme une branche à part entière de l’informatique, et non plus comme une curiosité physique.
La dotation d’un million de dollars, financée par Google, témoigne de l’importance économique que revêt désormais ce champ de recherche. Les entreprises technologiques investissent massivement dans le quantique, voyant dans ces technologies émergentes le potentiel de transformations profondes, notamment en chimie computationnelle, optimisation logistique et intelligence artificielle.
Le parcours de Bennett et Brassard démontre la patience nécessaire à l’éclosion des idées scientifiques les plus disruptives. Leur reconnaissance tardive rappelle que les révolutions conceptelles mettent souvent du temps à être pleinement assimilées par la communauté scientifique. Quatre décennies après leur rencontre dans les eaux portoricaines, leur vision a donné naissance à un domaine qui élabore désormais l’avenir de l’informatique.
















