Des chercheurs ont inauguré mercredi à la station Concordia en Antarctique le premier sanctuaire mondial destiné à préserver pendant des siècles les archives climatiques contenues dans les carottes de glace glaciaire. Cette initiative internationale, portée par la Fondation Ice Memory, répond à l’urgence de sauvegarder des données scientifiques menacées par la fonte accélérée des glaciers alpins et mondiaux.
Dans un geste à la fois symbolique et scientifique, des chercheurs ont scellé mercredi des fragments de mémoire glaciaire des Alpes européennes au cœur de l’Antarctique. Cette opération inaugure une entreprise sans précédent : créer une bibliothèque du climat pour les générations futures, alors que les glaciers disparaissent à un rythme alarmant sous l’effet du réchauffement planétaire.
Une arche de Noé climatique
La Fondation Ice Memory a déposé ses deux premières carottes de glace, extraites du glacier du Grand Combin en Suisse et du Mont Blanc en France, dans une grotte artificielle de 35 mètres de long, 5 mètres de haut et de large, creusée à environ 5 mètres sous la surface antarctique, pour une profondeur totale de 9 mètres. À cette profondeur, les températures se maintiennent naturellement à environ -50 à -52 degrés Celsius toute l’année, éliminant tout besoin de réfrigération artificielle et garantissant une conservation optimale pour les siècles à venir.
L’inauguration est « plus qu’une étape scientifique » car elle renforce les bases de la surveillance climatique mondiale souligne Thomas Stocker, climatologue suisse et président de la Fondation Ice Memory, à l’origine du projet.
Des archives climatiques menacées
Le projet, en préparation depuis près d’une décennie, répond à une menace tangible : les glaciers du monde entier fondent à un rythme accéléré. Les organismes américains et européens de surveillance du climat ont confirmé que 2025 s’inscrivait comme la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, prolongeant une série de températures exceptionnelles largement attribuable à la combustion de combustibles fossiles.
Les carottes de glace constituent des témoins climatiques exceptionnels. Prélevées en profondeur dans les glaciers de montagne, elles conservent :
- De la poussière atmosphérique
- Des matériaux volcaniques
- Des isotopes de l’eau révélateurs des conditions passées
La glace claire indique les périodes chaudes où les glaciers ont fondu puis regelé, tandis que les couches à faible densité suggèrent de la neige tassée qui aide les scientifiques à estimer les précipitations historiques.
Un voyage de 50 jours pour l’éternité
Les carottes de glace ont effectué un périple de plusieurs mois (départ en octobre 2025, arrivée en janvier 2026) en bateau et en avion avant d’atteindre leur destination finale. Au cours des prochaines décennies, les scientifiques prévoient d’enrichir cette archive avec de la glace glaciaire provenant de régions alpines critiques :
- Les Andes
- L’Himalaya
- Le Tadjikistan
La localisation du sanctuaire à la station Concordia, à environ 1 100 kilomètres de la côte et à 3 200 mètres d’altitude, n’est pas anodine. Située sur un territoire régi par le Traité sur l’Antarctique, cette position garantit que les carottes de glace restent neutres et accessibles aux chercheurs du monde entier sur la seule base du mérite scientifique.
Une collaboration internationale structurée
Le projet mobilise une coalition scientifique impressionnante. Les partenaires fondateurs de la Fondation Ice Memory comprennent :
- L’Université Ca’ Foscari de Venise
- Le Conseil national de la recherche italien
- L’Université Grenoble Alpes
- Le CNRS et l’IRD de France
- L’Institut Paul Scherrer et l’Université de Berne en Suisse
L’architecture institutionnelle assurera non seulement la légitimité scientifique du projet, mais aussi sa pérennité administrative et financière.
L’initiative s’inscrit dans une perspective historique plus large. Depuis les premières carottes de glace prélevées au Groenland dans les années 1960, la glaciologie a démontré sa capacité à reconstituer les climats passés avec une précision remarquable. Les archives antarctiques viennent compléter ce dispositif en offrant une conservation à très long terme, à l’abri des perturbations climatiques qui affectent désormais les régions montagneuses.
La création de ce sanctuaire soulève cependant des questions éthiques et pratiques. Comment garantir l’accès équitable à ces ressources pour les scientifiques des pays en développement ? Quels critères guideront la sélection des glaciers à préserver en priorité ? Ces interrogations devront trouver des réponses dans les années à venir, alors que le projet prendra de l’ampleur.
L’entreprise représente en définitive un acte de foi dans la science et dans la capacité des générations futures à comprendre et à gérer les conséquences des changements climatiques en cours. En préservant ces archives glaciaires, les chercheurs d’aujourd’hui offrent aux scientifiques de demain les outils nécessaires pour décrypter l’histoire climatique de notre planète et, peut-être, mieux anticiper son avenir.











