Sous l’impulsion du “droit à la déconnexion” défendu par la ministre de l’Éducation nationale, les écoles et collèges publics vont couper l’accès aux espaces numériques de travail (ENT) tous les soirs, ainsi que du vendredi 18 h au lundi 7 h. L’objectif est de protéger la vie privée des élèves, des enseignants mais aussi des familles, saturée de notifications depuis la généralisation des devoirs en ligne. La mesure, qui s’appliquera dès cette rentrée, devrait certainement susciter des réaction.
Depuis la pandémie, l’usage des ENT a explosé : 95% des établissements publics les utilisent quotidiennement, selon la Direction du numérique pour l’éducation. Or, la frontière entre temps scolaire et temps personnel s’est estompée ; les enseignants postent des devoirs et des évaluations le soir, tandis que les élèves consultent leurs notes à toute heure. Les parents quant à eux les bombardent de questions le week-end. Les médecins scolaires avaient alerté sur un climat de “disponibilité permanente” qui favorise des comportements anxieux et des troubles du sommeil.
Par la restriction de ces plages horaires, le ministère espère recréer des temps de respiration pour toutes les parties concernées.
Bloquer les ENT n’est pas qu’un geste politique : c’est une opération de maintenance d’envergure. Les académies doivent synchroniser des dizaines de plateformes hétérogènes, hébergées par des prestataires privés et des collectivités locales. Un calendrier de gel des accès sera programmé, avec des exceptions pour les examens, les voyages scolaires ou les urgences administratives. Les éditeurs craignent un casse-tête de paramétrage ; certains envisagent des surcoûts pour intégrer un “mode nuit” automatique. Côté enseignants, des formations express sont prévues pour anticiper la mise en ligne des contenus avant la coupure du vendredi soir.
La mesure française fait écho à des initiatives similaires en Allemagne et au Québec, où des plages sans ENT ont réduit le volume de courriels de 40% et amélioré le bien-être des enseignants, selon des rapports internes. Reste à voir si la France ira plus loin : certains syndicats réclament une charte nationale de bonnes pratiques numériques, alors que des experts plaident pour l’intégration de “compétences de déconnexion” dans les programmes d’EMI (éducation aux médias et à l’information).
Par un encadrement strict de l’usage du téléphone portable au collège et par le verrouillage des portails numériques à la tombée du jour, l’Éducation nationale tente de replacer l’école dans le temps long, celui du rythme biologique et du travail bien délimité. Reste un défi majeur : concilier l’ambition d’un enseignement modernisé avec le besoin, devenu vital, de décrocher. Si l’expérimentation réussit, elle pourrait tracer la voie à d’autres secteurs publics et rappeler qu’à l’ère du tout-connecté, le plus grand luxe est peut-être celui du silence numérique.