Plus de 120 gigawatts de projets éoliens et solaires risquent d’être bloqués en Europe en raison d’une capacité réseau insuffisante, selon un rapport du groupe de réflexion Ember publié le 31 mars. La situation jugée alarmante intervient alors que le continent fait face à une nouvelle crise énergétique liée aux tensions au Moyen-Orient, avec des prix du gaz qui ont augmenté de 70 à 80% depuis février.
Les ambitions vertes de l’Europe se heurtent à une réalité technique implacable. Les infrastructures électriques du continent ne parviennent pas à absorber la croissance exponentielle des énergies renouvelables. Alors que les dirigeants européens multiplient les déclarations sur la transition énergétique, les gestionnaires de réseau peinent à raccorder les nouveaux projets, créant un goulet d’étranglement qui pourrait compromettre les objectifs climatiques de l’Union.
Un décalage structurel entre ambitions et capacités
L’analyse publiée par le groupe de réflexion Ember révèle une situation plus préoccupante que prévu. Plus de la moitié des gestionnaires de réseau de l’Union européenne reconnaissent ne pas disposer de la capacité nécessaire pour intégrer les futurs projets éoliens et solaires. Dans huit pays – Autriche, Bulgarie, Lettonie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Roumanie et Slovaquie – la marge disponible ne couvre même pas 10% des énergies renouvelables prévues d’ici 2030.
Au niveau de la distribution, le tableau est tout aussi sombre. Six des treize pays ayant fourni des données font état de contraintes qui pourraient affecter au moins 16 gigawatts d’installations solaires en toiture, avec des conséquences potentielles pour 1,5 million de foyers. La Slovénie et le Danemark présentent les situations les plus critiques, où respectivement 32% et 19% des ménages pourraient être touchés par ces limitations techniques.
L’accumulation de projets en attente atteint des proportions inquiétantes. Dans dix pays européens, dont les principales économies du continent – Allemagne, France, Espagne et Italie – près de 700 gigawatts d’énergies renouvelables patientent dans les files d’attente de raccordement. Un chiffre qui illustre l’ampleur du défi à relever.
Une crise géopolitique qui exacerbe les tensions
La publication de ce rapport coïncide avec une nouvelle période de turbulence sur les marchés énergétiques. Les frappes militaires américano-israéliennes contre l’Iran, débutées le 28 février, et la fermeture subséquente du détroit d’Ormuz ont provoqué une hausse de 70 à 80% des prix du gaz naturel européen. Cette deuxième crise énergétique en quatre ans a conduit les ministres de l’Énergie de l’UE à organiser une vidéoconférence d’urgence le 31 mars.
Lors de la réunion, plusieurs États membres ont insisté sur la nécessité d’accélérer le déploiement des énergies renouvelables, des interconnexions de réseau et des solutions de stockage. Le commissaire européen à l’Énergie Dan Jorgensen a évoqué la possibilité de réactiver les mesures de crise mises en œuvre en 2022, lors de la précédente perturbation de l’approvisionnement en gaz russe.
Les analystes du secteur partagent cette analyse. « Ce dont l’Europe a besoin, c’est d’investissements dans le réseau – moderniser et étendre l’infrastructure du réseau », a déclaré un expert en énergie à CNBC. « Pour moi, le véritable goulot d’étranglement, c’est le réseau ».
Des solutions innovantes pour débloquer la situation
Face à l’impasse, le rapport d’Ember explore des pistes alternatives. Les solutions dites « sans câblage » – incluant les technologies d’amélioration du réseau et les accords de connexion non garantie – pourraient libérer jusqu’à 185 gigawatts de capacité supplémentaire à travers l’Europe, selon des estimations de l’Agence internationale de l’énergie.
Ces approches innovantes commencent à se développer. Dès novembre 2025, les régulateurs nationaux de quinze États membres de l’UE avaient introduit des cadres réglementaires pour faciliter la mise en œuvre de tels accords. Ces mécanismes permettent d’optimiser l’utilisation des infrastructures existantes sans attendre la construction de nouvelles lignes, souvent longues et coûteuses.
L’enjeu dépasse la simple question technique. Il s’agit de garantir la sécurité énergétique du continent tout en respectant les engagements climatiques. Les investissements dans les réseaux électriques représentent aujourd’hui une priorité stratégique, au même titre que le développement des capacités de production renouvelable. La synchronisation entre ces deux dimensions conditionne la réussite de la transition énergétique européenne.
La question qui se pose désormais est celle du calendrier. Les décideurs politiques et les opérateurs de réseau parviendront-ils à accélérer les investissements et les réformes réglementaires avant que la crise énergétique actuelle ne s’aggrave ? La réponse déterminera non seulement la trajectoire climatique de l’Europe, mais aussi sa résilience face aux chocs géopolitiques à venir.

















