Après vingt ans de travaux, la Finlande s’apprête à ouvrir Onkalo, le premier site mondial de stockage géologique permanent pour combustible nucléaire usé. Situé à 400 mètres sous l’île d’Olkiluoto, l’installation d’un milliard d’euros doit accueillir 6 500 tonnes de déchets radioactifs scellés dans des conteneurs en cuivre, marquant une avancée majeure dans la gestion des 400 000 tonnes de combustible usé produites depuis les années 1950.
Le silence règne à 400 mètres sous l’île d’Olkiluoto, sur la côte ouest finlandaise. Dans les galeries fraîchement creusées de ce qui deviendra bientôt le premier sanctuaire souterrain permanent pour déchets nucléaires au monde, l’air est immobile. Les autorités finlandaises s’apprêtent à délivrer la licence d’exploitation d’Onkalo, après plus de deux décennies de travaux et d’études géologiques minutieuses. Le projet d’un milliard d’euros représente une réponse concrète à l’un des défis les plus complexes de l’industrie nucléaire : que faire des combustibles usés qui resteront dangereux pendant des centaines de milliers d’années ?
Une architecture millénaire
Le concept d’Onkalo repose sur une approche d’isolement géologique profond. Les 6 500 tonnes de combustible nucléaire usé que le site pourra accueillir seront d’abord conditionnées dans une installation voisine. Des machines télécommandées scelleront les barres radioactives dans des conteneurs. Les sarcophages métalliques seront ensuite descendus dans les galeries souterraines, où ils seront ancrés dans la roche granitique avec des couches d’argile bentonite. L’argile, capable d’absorber l’eau et de gonfler, formera une barrière supplémentaire contre toute infiltration.
La sélection du site n’a pas été laissée au hasard. « L’isolement par rapport à la civilisation et aux populations en surface est crucial en raison des rayonnements émis par les déchets », explique Tuomas Pere, géologue chez Posiva Oy, la société chargée du projet. La stabilité géologique exceptionnelle de la région, son faible risque sismique et la composition de la roche ont été déterminants dans ce choix. Le granit finlandais, vieux de près de deux milliards d’années, offre une garantie de pérennité que peu de formations géologiques peuvent égaler.
Un héritage radioactif
L’ouverture d’Onkalo intervient alors que le monde nucléaire accumule un héritage encombrant. Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie atomique, près de 400 000 tonnes de combustible usé ont été produites depuis les années 1950. Les deux tiers de cette quantité sont encore stockés temporairement dans des piscines de refroidissement ou des entrepôts de surface, une solution provisoire qui ne peut constituer une réponse définitive.
La Finlande a pris les devants dès 1994 en adoptant une législation exigeant que tous les déchets nucléaires produits sur son territoire soient traités et définitivement stockés à l’intérieur de ses frontières. « À l’époque, une partie des déchets était encore exportée, mais nous voulions en prendre nous-mêmes la responsabilité », rappelle Sari Multala, ministre finlandaise de l’Environnement.
Les réserves des scientifiques
Malgré les précautions techniques, des voix s’élèvent pour questionner la pertinence du stockage géologique profond. Edwin Lyman, directeur de la sûreté nucléaire à l’Union des scientifiques inquiets, qualifie cette approche de « moins mauvaise option ». Il souligne que les risques pèseront principalement sur « les générations futures », posant la question de la transmission de l’information sur des échelles de temps qui dépassent l’entendement humain.
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L’interrogation a donné naissance à un domaine de recherche particulier : la sémiotique nucléaire. Comment avertir les civilisations futures, dans dix mille ou cent mille ans, de la présence de matières dangereuses enfouies sous leurs pieds ? Les langues évoluent, les symboles changent de signification, les sociétés se transforment.
Une solution exportable ?
L’exemple finlandais pourrait faire école. Le Canada a déjà entamé un processus d’approbation réglementaire pour son propre site géologique en profondeur. D’autres pays observent avec attention cette expérience pionnière. La ministre finlandaise de l’Environnement n’exclut d’ailleurs pas d’accepter à terme des quantités limitées de déchets en provenance d’autres nations, ouvrant la voie à une forme de service international de gestion des déchets nucléaires.
Même les organisations environnementales reconnaissent l’avancée représentée par Onkalo. Juha Aromaa, de Greenpeace Finlande, admet que « nous sommes peut-être quelque part près d’une solution à ce problème », tout en ajoutant que « personne d’autre dans le monde n’est même proche de résoudre ce problème ». Cette reconnaissance, venant d’une organisation traditionnellement critique de l’énergie nucléaire, témoigne de l’ampleur du défi technique et éthique.
Un calendrier séculaire
L’exploitation d’Onkalo s’étalera sur près d’un siècle. Le site devrait être en activité jusqu’aux années 2120, avant d’être définitivement scellé. Cette temporalité inhabituelle impose une gestion particulière, avec des systèmes de surveillance qui devront fonctionner pendant des décennies, voire des siècles.
La question du financement à long terme se pose également. Qui paiera pour la surveillance du site dans cent ans ? Comment garantir que les fonds nécessaires seront disponibles lorsque les générations actuelles auront disparu ?
L’ouverture d’Onkalo marque donc un tournant dans l’histoire de l’énergie nucléaire. Pour la première fois, une nation assume pleinement la responsabilité de ses déchets radioactifs sur son propre territoire, avec une solution conçue pour durer des millénaires, un contraste avec les pratiques de certains pays qui continuent d’accumuler des stocks de combustible usé sans solution définitive.




















