Plus de 13 000 robots humanoïdes ont été livrés dans le monde en 2025. Sur ce total, les entreprises chinoises AGIBOT et Unitree ont expédié chacune plus de 5 000 unités, tandis que leurs concurrents américains Figure AI et Tesla plafonnaient à quelques centaines d’exemplaires, selon les données du cabinet Omdia. La Chine représente environ 85 % des expéditions mondiales, d’après un rapport de recherche de Barclays. Une domination industrielle que rien ne semble enrayer. Pourtant, derrière le fracas des chiffres de production, une interrogation tenace demeure : à quoi servent concrètement toutes ces unités ?
Des projections financières qui tranchent avec la réalité du terrain
Morgan Stanley anticipe un doublement des ventes chinoises dès 2026, pour atteindre 28 000 unités, et projette un marché mondial pesant 5 000 milliards de dollars à l’horizon 2050. Un scénario optimiste qui contraste avec les observations de terrain. La plupart des humanoïdes demeurent « davantage démonstratifs qu’opérationnels », selon les analystes de Barclays. Ils peinent à évoluer dans des environnements réels, non balisés, où l’imprévisibilité règne.
Le gouvernement chinois, pourtant moteur du développement industriel national, a lui-même publiquement alerté sur le risque de bulle spéculative. Avec plus de 140 fabricants et 330 modèles recensés en 2025 par le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information, le paysage robotique chinois souffre d’une fragmentation qui complique la lisibilité du marché. La commercialisation, en retard sur les cadences de production, suscite des interrogations légitimes sur la viabilité économique de nombreuses jeunes pousses du secteur.
Une fragilité technique, des usages restreints
Analysant la situation pour l’Associated Press, Samm Sacks, chercheuse principale au think tank New America, dresse un constat sans détour : « L’équation économique est difficile : les robots humanoïdes restent coûteux à produire, fragiles à l’utilisation et dépendants d’environnements très structurés pour fonctionner. » Selon elle, il reste « encore beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre un niveau de fonctionnalité où les gens se sentiront vraiment à l’aise de les avoir chez eux ».
Un rapport du Mercator Institute for China Studies corrobore ce diagnostic. Si les humanoïdes chinois affichent des prix inférieurs à ceux de la concurrence internationale, ils restent « bien trop coûteux pour un déploiement à grande échelle ». Chibo Tang, associé chez Gobi Partners, une société de capital-risque, partage ce scepticisme : « Les cas d’usage de ces robots restent très limités. » Sans demande massive à l’horizon, la logique de production en série peine à se justifier économiquement.
Rentabilité précoce et promesses de baisse des coûts
Dans ce tableau contrasté, quelques signaux positifs émergent. Unitree a annoncé un chiffre d’affaires de 1,7 milliard de yuans, soit environ 250 millions de dollars, pour un bénéfice dépassant 278 millions de yuans sur l’exercice écoulé. Les fabricants misent sur une réduction mécanique des coûts unitaires à mesure que les volumes de production augmenteront. Morgan Stanley table ainsi sur un prix moyen qui passerait de 46 000 dollars en 2025 à environ 21 000 dollars d’ici 2050.
Mais Eric Guo, fondateur d’AI² Robotics à Shenzhen, oppose un bémol aux anticipations des marchés. Former un robot à exécuter une palette de tâches, au-delà d’une opération unique, réclame « des années de collecte de données ». Et d’ajouter : « La capacité de production de masse dans le domaine de la robotique en est encore à ses tout débuts. » Construire des milliers de machines est une chose ; leur conférer une utilité tangible dans des contextes non préparés en est une autre, bien plus ardue.
Le hiatus entre capacités productives et maturité applicative dessine les contours d’une industrie encore en rodage. La Chine a démontré sa puissance manufacturière dans la robotique humanoïde, mais la question de l’utilité quotidienne de ces engins demeure largement sans réponse. Entre les projections à 5 000 milliards de dollars et la réalité des machines trébuchant hors des laboratoires, un fossé considérable reste à combler.
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