Une équipe de l’Université nationale australienne a démontré pour la première fois l’enchevêtrement quantique d’atomes d’hélium massifs en mouvement, publiant ses résultats dans Nature Communications. L’avancée technique applique un test de Bell à la quantité de mouvement plutôt qu’au spin, offrant une nouvelle approche pour explorer la tension entre mécanique quantique et gravité.
Le rêve inachevé d’Albert Einstein d’unifier la physique fondamentale connaît une avancée inédite dans les laboratoires australiens. Près de sept décennies après sa mort, des physiciens parviennent à observer directement ce que le père de la relativité générale considérait comme une « action fantomatique à distance » trop étrange pour être vraie : l’intrication quantique de particules massives soumises à la gravité.
Le test de Bell appliqué à la chute libre
L’expérience menée à l’Université nationale australienne (ANU) repose sur une adaptation audacieuse du célèbre test des inégalités de Bell. Conçu initialement pour trancher le débat philosophique entre Einstein et Niels Bohr sur la complétude de la mécanique quantique, ce protocole sert habituellement à valider l’enchevêtrement de photons ou de propriétés internes comme le spin. L’équipe du Dr Sean Hodgman a innové en l’appliquant à la quantité de mouvement d’atomes d’hélium ultrafroids.
Le dispositif expérimental comprend plusieurs étapes clés :
- Trois nuages d’atomes d’hélium sont refroidis à des températures proches du zéro absolu et maintenus dans des pièges magnétiques
- Les atomes sont libérés pour tomber sous l’effet de la gravité terrestre
- Des impulsions laser contrôlées rapprochent délicatement les nuages les uns des autres
- Lorsque les nuages se traversent mutuellement, des paires individuelles d’atomes entrent en collision et s’enchevêtrent
- Cette intrication se manifeste par une corrélation quantique dans leurs états de mouvement
Pour mesurer ces corrélations, les chercheurs ont mis en œuvre un interféromètre de Rarity-Tapster utilisant des réseaux laser. Cet instrument sophistiqué a permis de capturer les signatures de l’intrication au moment où les atomes atteignaient les détecteurs après leur chute.
Une réalité contre-intuitive mais mesurable
Les résultats, sans équivoque, ont violé les inégalités de Bell appliquées à la quantité de mouvement. « C’est plutôt fou de penser que c’est ainsi que fonctionne le monde, mais nous avons démontré que c’est la nature de la réalité », commente Sean Hodgman. Yogesh Sridhar, doctorant et premier auteur de l’étude, précise : « Nos travaux démontrent la non-localité dans le mouvement externe des atomes, plutôt que dans des degrés de liberté internes comme le spin. »
Contrairement aux photons sans masse utilisés dans la majorité des expériences d’intrication, les atomes d’hélium possèdent une masse significative à l’échelle quantique. Ils subissent donc l’influence de la gravitation, ouvrant une brèche expérimentale vers l’un des problèmes les plus tenaces de la physique théorique.
Vers une sonde pour la gravité quantique
L’intrication de particules massives en mouvement crée une situation unique. Des atomes enchevêtrés suivant des trajectoires différentes pourraient expérimenter des effets gravitationnels distincts. Leur configuration offre un banc d’essai potentiel pour tester les limites de compatibilité entre la mécanique quantique, qui décrit le monde microscopique, et la relativité générale, théorie de la gravitation à grande échelle.
Einstein a consacré les trente dernières années de sa vie à chercher sans succès une théorie unifiée. La difficulté principale réside dans l’incompatibilité conceptuelle entre le caractère probabiliste et non-local de la mécanique quantique et la description géométrique déterministe de la relativité générale. L’expérience australienne représente une approche bottom-up : plutôt que de postuler une théorie complète de la gravité quantique, elle propose d’explorer empiriquement comment les phénomènes quantiques se comportent en présence de champs gravitationnels.
Les photons étendus dans l’espace
La même semaine, une autre étude publiée dans le New Journal of Physics par l’Université d’Hiroshima apporte une confirmation expérimentale directe d’un phénomène connexe. L’équipe du professeur Holger F. Hofmann a démontré que des photons individuels s’étendent physiquement sur plusieurs trajectoires à l’intérieur d’un interféromètre.
En utilisant de minuscules rotations de polarisation dans les deux bras de l’appareil, les chercheurs ont observé qu’un seul photon interagit simultanément avec les deux trajets. « Dans le monde microscopique, nous devons apprendre à distinguer ce qui « existe » de la manière dont nos mesures définissent la réalité », explique Hofmann.
Ces travaux ont des retombées concrètes au-delà de la physique fondamentale. Ils éclairent le fonctionnement des capteurs de ultra-haute précision utilisés dans des technologies critiques :
- Les systèmes de positionnement par satellite (GPS)
- Les horloges atomiques
- Les communications spatiales longue distance
La lente maturation des idées fondamentales
Ces avancées techniques illustrent la continuité des efforts en recherche fondamentale, où chaque percée significative s’appuie sur des décennies de travail collectif. Le test de Bell, proposé théoriquement en 1964 par le physicien nord-irlandais John Stewart Bell, a dû attendre près de vingt ans avant que les premières expériences concluantes ne voient le jour dans les années 1980. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après sa formulation, il trouve de nouvelles applications pour explorer des frontières inattendues de la physique.
L’intrication quantique elle-même, considérée comme une curiosité mathématique à l’époque d’Einstein et Schrödinger, est devenue un domaine expérimental florissant avec des implications technologiques tangibles, des calculateurs quantiques aux réseaux de communication sécurisés. La démonstration avec des atomes massifs marque une étape supplémentaire dans l’évolution progressive.
















