Avec l’avancée continue des ordinateurs quantiques, bon nombre des systèmes de chiffrement actuels risquent de devenir obsolètes. Une alternative puissante — la cryptographie quantique — offre une sécurité fondée sur les lois de la physique et non sur la difficulté de calcul. Mais pour transformer la communication quantique en une technologie pratique, les chercheurs ont besoin de dispositifs compacts et fiables capables de décoder les états quantiques fragiles transportés par la lumière.
Une nouvelle étude menée par des équipes de l’Université de Padoue, du Politecnico di Milano et de l’Institut des nanotechnologies et photonique du CNR montre comment cet objectif peut être approché en utilisant un matériau simple : le verre borosilicate. Comme rapporté dans Advanced Photonics, leurs travaux démontrent un récepteur cohérent quantique haute performance fabriqué directement à l’intérieur du verre par gravure laser femtoseconde. Cette approche offre de faibles pertes optiques, un fonctionnement stable et une grande compatibilité avec l’infrastructure de fibre optique existante — des facteurs clés pour passer les technologies quantiques de l’échelle du laboratoire à celle du déploiement.
Pourquoi le verre ?
Le traitement d’information quantique à variables continues (CV) — utilisé dans la distribution de clés quantiques (QKD) et la génération de nombres aléatoires quantiques (QRNG) — repose sur la mesure de l’amplitude et de la phase des ondes lumineuses. Ces mesures nécessitent un récepteur cohérent qui combine un signal quantique faible avec un faisceau de référence plus puissant et analyse leur interférence.
La plupart des récepteurs intégrés jusqu’à présent ont été réalisés sur silicium. Bien que le silicium soit une technologie bien établie et hautement intégrable, il souffre d’une sensibilité à la polarisation et de pertes optiques élevées, deux facteurs qui réduisent les performances et la stabilité des systèmes de communication quantique.
Le verre, quant à lui, est naturellement insensible à la polarisation, extrêmement stable et permet de graver des guides d’ondes en trois dimensions avec des pertes de propagation très faibles. Grâce à l’usinage micrométrique par laser femtoseconde, les chercheurs peuvent dessiner des canaux guidant la lumière directement à l’intérieur du matériau, créant ainsi des circuits photoniques compacts sans la complexité de fabrication des fonderies de semi-conducteurs.
À l’intérieur du récepteur quantique gravé au laser
L’équipe a fabriqué un récepteur hétérodyne entièrement réglable — un composant essentiel pour la CV-QKD et la CV-QRNG — en gravant le circuit optique directement dans le volume du verre borosilicate. La puce comprend :
- Des séparateurs de faisceau fixes et réglables
- Des déphaseurs thermo-optiques pour un contrôle électrique précis
- Des croisements de guides d’ondes en trois dimensions
- Des coupleurs directionnels indépendants de la polarisation
Ces éléments permettent au signal quantique et au faisceau de référence d’interférer de manière contrôlée afin que deux quadratures conjuguées puissent être mesurées simultanément. Le dispositif démontre également :
- Des pertes par insertion extrêmement faibles (≈1 dB)
- Un fonctionnement indépendant de la polarisation
- Un taux de réjection en mode commun supérieur à 73 dB, indiquant une forte suppression du bruit classique
- Une grande stabilité du rapport signal/bruit sur au moins 8 heures de fonctionnement
Ces caractéristiques égalent ou dépassent celles de nombreux récepteurs photoniques à base de silicium.
Deux technologies quantiques sur une seule puce
Grâce aux faibles pertes, à la réglabilité et à la stabilité de la puce, elle peut prendre en charge plusieurs tâches de communication quantique sans modification matérielle. En utilisant la puce comme détecteur hétérodyne, l’équipe a mis en œuvre un générateur de nombres aléatoires quantiques indépendant de la source et du dispositif, ce qui signifie que le système reste sécurisé même si l’état optique entrant n’est pas de confiance. Grâce à sa forte suppression du bruit et à ses mesures de quadrature stables, la puce a atteint une génération sécurisée de bits aléatoires à 42,7 Gbit/s, ce qui constitue un débit record pour ce modèle de sécurité.
Le même dispositif a été utilisé pour mettre en œuvre un protocole CV-QKD basé sur QPSK, où l’information est encodée dans une constellation à quatre points d’états quantiques. Sur une liaison à fibre simulée de 9,3 km, le système a atteint un débit de clé secrète de 3,2 Mbit/s. Cette performance démontre qu’un front-end photonique en verre peut supporter la CV-QKD de pointe sans les limitations associées aux plateformes en silicium.
Une plateforme prête pour un déploiement réel
Au-delà des mesures de performance, le travail souligne les avantages inhérents du verre pour la photonique quantique intégrée :
- Stabilité environnementale : Le verre est inerte et résistant aux fluctuations thermiques et mécaniques.
- Couplage faible perte à la fibre : Les guides d’ondes correspondent étroitement à la taille des fibres télécoms standards.
- Liberté de conception 3D : Les circuits peuvent inclure des croisements et un routage complexe sans diffusion supplémentaire.
- Évolutivité et rentabilité : La gravure laser femtoseconde permet un prototypage rapide sans les étapes coûteuses de traitement des semi-conducteurs.
Ces caractéristiques favorisent une stabilité et une résilience à long terme — des qualités qui pourraient permettre une utilisation future dans des systèmes de terrain et même dans des missions de communication quantique spatiale. Les auteurs soulignent que la photonique intégrée à base de verre pourrait contribuer à combler le fossé entre les expériences de laboratoire et les réseaux quantiques déployables.
Tirant parti de ces propriétés avantageuses, l’équipe a démontré deux applications principales avec la même puce : un générateur de nombres aléatoires quantiques indépendant de la source et du dispositif, atteignant un débit sécurisé record de 42,7 Gbit/s, et un système CV-QKD basé sur QPSK, atteignant un débit de clé secrète de 3,2 Mbit/s sur une liaison à fibre simulée de 9,3 kilomètres.
Au-delà de ces réalisations, le travail met en lumière le potentiel de la photonique intégrée à base de verre en tant que plateforme robuste et polyvalente pour les technologies quantiques. Le verre est inerte, stable et rentable, permettant la fabrication de dispositifs intrinsèquement résistants aux conditions environnementales difficiles. Cette nouvelle approche pourrait combler le fossé entre les prototypes de laboratoire et les systèmes de communication quantique déployables, marquant une étape importante vers une infrastructure réelle de réseau quantique.
Article : High-performance heterodyne receiver for quantum information processing in a laser-written integrated photonic platform,” – Journal : Advanced Photonics – DOI : Lien vers l’étude
Source : SPIE



















