La startup chinoise Energy Singularity a maintenu un plasma de fusion pendant 1 337 secondes dans son tokamak HH70, égalant le record français WEST. La performance, réalisée grâce à des systèmes de contrôle pilotés par intelligence artificielle, marque une étape significative dans la course à l’énergie de fusion commerciale.
Dans un laboratoire de Shanghai, les ingénieurs d’Energy Singularity ont franchi une barrière symbolique pour l’industrie de la fusion nucléaire. Leur tokamak HH70, entièrement construit avec des aimants supraconducteurs à haute température, a maintenu un courant de plasma stable pendant plus de vingt-deux minutes, établissant un nouveau standard pour les entreprises privées du secteur.
Une performance technique remarquable
La durée de 1 337 secondes atteinte par le dispositif chinois égale précisément le record détenu depuis février 2025 par le tokamak français WEST, exploité par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives. La similitude numérique masque cependant des différences fondamentales dans l’approche et le financement des deux projets. Alors que WEST bénéficie du soutien institutionnel de l’État français, le HH70 représente l’ambition d’une startup fondée seulement cinq ans plus tôt.
L’exploit technique repose sur deux innovations majeures. D’abord, l’utilisation exclusive d’aimants supraconducteurs à haute température, une technologie qui permet des conceptions plus compactes et potentiellement moins coûteuses que les supraconducteurs conventionnels. Ensuite, et surtout, l’intégration de systèmes de contrôle du plasma pilotés par intelligence artificielle. « Cette avancée ne concerne pas seulement la durée, mais plus important encore, elle démontre que l’intégration profonde des technologies HTS et de contrôle par IA a atteint la faisabilité technique », explique Dong Ge, cofondateur d’Energy Singularity.
Le contexte historique de la fusion
La quête de l’énergie de fusion remonte aux années 1950, avec les premières expériences sur la maîtrise des réactions thermonucléaires. Pendant des décennies, la recherche fut l’apanage exclusif des États et des grands organismes internationaux comme le projet ITER, dont le budget dépasse les vingt milliards d’euros. L’émergence récente d’entreprises privées dans ce domaine représente un changement de paradigme.
Energy Singularity, fondée en 2021, incarne cette nouvelle dynamique. L’entreprise a construit son premier tokamak en seulement deux ans, un délai exceptionnellement court pour ce type d’infrastructure complexe. Le HH70 comprend vingt-six aimants supraconducteurs et affiche un taux de localisation supérieur à 96%, avec des droits de propriété intellectuelle indépendants.
Leur performance intervient dans un contexte de compétition internationale accrue. En janvier 2025, le tokamak chinois EAST, géré par l’État, avait atteint 1 066 secondes. Ces progrès successifs illustrent l’intensité des efforts de recherche dans ce secteur stratégique.
Les défis de la commercialisation
Maintenir un plasma stable pendant vingt-deux minutes constitue une étape nécessaire mais insuffisante pour produire de l’électricité à partir de la fusion. Les principaux obstacles techniques restent à surmonter :
- Atteindre des températures suffisamment élevées pour déclencher des réactions de fusion auto-entretenues
- Développer des matériaux capables de résister aux flux de neutrons énergétiques
- Concevoir des systèmes efficaces pour extraire l’énergie thermique produite
- Réduire les coûts de construction et d’exploitation à des niveaux compétitifs
Energy Singularity travaille déjà sur son dispositif de nouvelle génération, le HH170, dont l’objectif est d’atteindre un facteur de gain d’énergie (Q) supérieur à 10 d’ici 2027. Un tel ratio signifierait que le réacteur produirait dix fois plus d’énergie qu’il n’en consomme pour maintenir la réaction.
L’ambition affichée par l’entreprise chinoise dépasse la simple démonstration technique. L’objectif serait par conséquent de développer une énergie de fusion commercialement viable en réduisant les coûts grâce à des technologies comme les aimants supraconducteurs à haute température. C’est également la volonté pour la chine de positionner la fusion non comme une technologie de niche, mais réellement comme une source d’énergie compétitive sur les marchés de l’électricité.
Entre perspectives et interrogations
Le succès d’Energy Singularity pose plusieurs questions sur l’avenir de la recherche en fusion nucléaire. L’approche agile des startups, capable de développer des prototypes en quelques années plutôt qu’en décennies, pourrait-elle accélérer significativement la timeline de commercialisation ? Les investissements privés, estimés à plusieurs milliards de dollars dans le secteur, modifieront-ils la géopolitique énergétique traditionnelle ?
La performance du HH70 démontre que les technologies de contrôle par intelligence artificielle ont la capacité d’apporter des solutions à certains des problèmes les plus complexes de la physique des plasmas. La synergie entre l’IA et la fusion pourrait ouvrir de nouvelles voies de recherche, complémentaires aux approches plus conventionnelles développées dans les grands projets internationaux.
Reste que la route vers une énergie de fusion commerciale demeure longue et incertaine. Les records de durée, bien que significatifs, ne garantissent nullement la viabilité économique future. La capacité à passer de l’échelle du laboratoire à celle de la centrale électrique constituera le véritable test pour Energy Singularity et ses concurrents.
La cinquième mille sept cent cinquante-cinquième expérience du HH70 marque ainsi moins une fin qu’un commencement.



















