Près de 3 350 fûts de déchets radioactifs ont été localisés avec précision à plus de 4 000 mètres de profondeur dans l’océan Atlantique, à environ 1 000 kilomètres au sud-ouest de Brest. Cette découverte, confirmée par la mission NODSSUM, vient rappeler que pendant près de quatre décennies, des centaines de milliers de barils ont été délibérément immergés dans les abysses. Une équipe scientifique française s’est lancée dans une campagne inédite pour cartographier cette zone et évaluer l’impact environnemental de ces déchets, longtemps restés hors de vue et d’esprit.
Une plongée dans l’histoire radioactive des océans
Entre 1946 et 1990, quatorze pays au total ont immergé des déchets radioactifs dans les océans (Pacifique, Atlantique et Arctique). Pour l’Atlantique Nord-Est spécifiquement, plus de 200 000 fûts (estimations allant parfois jusqu’à environ 300 000) ont été immergés principalement par quelques pays européens (Royaume-Uni en très grande majorité, Belgique, France, Suisse, Pays-Bas, etc.) dans la plaine abyssale du bassin ouest-européen. Ces barils, contenant des résidus de faible et moyenne activité provenant d’activités médicales, industrielles ou de recherche, étaient souvent stabilisés dans du bitume ou du ciment avant d’être jetés par-dessus bord. L’immersion était alors considérée comme une solution pratique, voire définitive.
Ce n’est qu’en 1993 qu’un moratoire international, suivi d’une interdiction totale, a mis fin à ces pratiques. Mais entre-temps, les océans étaient devenus de véritables décharges sous-marines. « Nous savions que ces fûts existaient, mais leur localisation exacte demeurait floue. Aujourd’hui, nous pouvons enfin les cartographier avec une précision inédite », explique un chercheur du CNRS impliqué dans la mission.
La mission NODSSUM : une traque technologique au cœur des abysses
Lancée le 15 juin 2025 pour une durée d’environ un mois, la campagne océanographique NODSSUM (acronyme pour Nuclear Ocean Dump Site Survey Monitoring) mobilise des moyens techniques à la pointe de l’exploration sous-marine. À bord du navire océanographique, les scientifiques utilisent des sonars multifaisceaux de très haute résolution, capables de détecter des objets de la taille d’un fût à des profondeurs vertigineuses.
Le point d’orgue de cette mission est l’emploi du sous-marin autonome Uly X, l’un des rares engins capables d’opérer au-delà de 4 000 mètres. « Chaque fût repéré est une pièce supplémentaire dans un puzzle qui nous permet de comprendre l’étendue réelle de cette pollution historique », précise un océanographe de l’Ifremer. Les premiers relevés ont permis d’identifier 3 350 fûts précis, mais les scientifiques estiment que des milliers d’autres pourraient encore être enfouis sous les sédiments ou dispersés par les courants.
Cette précision technologique a également un effet médiatique immédiat car des vidéos et des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent ces barils gisant sur le fond marin, suscitant une onde de choc dans l’opinion publique.

Un enjeu environnemental encore mal connu
Au-delà de la simple cartographie, l’enjeu scientifique est immense. Que sont devenus ces fûts après 35 à 70 ans d’immersion ? Les experts s’interrogent sur l’état des enveloppes en béton ou en bitume, potentiellement fragilisées par la pression, la corrosion et l’activité biologique. Les premiers prélèvements d’eau et de sédiments visent à mesurer la présence éventuelle de radionucléides relargués dans l’environnement.
Il ne faut pas céder à la panique, mais il ne faut pas non plus minimiser les risques. Ces déchets sont majoritairement de faible activité, mais leur dispersion dans un écosystème profond encore mal connu pourrait avoir des conséquences insoupçonnées. L’impact sur la biodiversité abyssale, notamment sur les organismes filtreurs ou les chaînes alimentaires profondes, reste à évaluer.
Une mémoire qui refait surface
Ce qui rend cette découverte particulièrement frappante, c’est qu’elle ravive une mémoire collective que beaucoup pensaient enfouie. Pendant des années, on a préféré ne pas regarder ce qui se passait au fond des océans. Aujourd’hui, la technologie nous oblige à faire face à nos responsabilités passées.
La mission NODSSUM devrait alimenter les débats sur la gestion à long terme de ces déchets immergés. La première campagne (juin-juillet 2025) a déjà fait l’objet de bilans et de premiers résultats publiés dès août 2025 (cartographie de ~3 350 fûts, prélèvements d’eau et sédiments, observations préliminaires). La seconde campagne s’est déroulée en mai-juin 2026. Les analyses de laboratoire sont en cours et des résultats plus complets arrivent progressivement.
Faut-il les laisser en place, les confiner, ou envisager une récupération ? Des questions complexes qui, pour l’heure, n’ont pas de réponse simple. Ce qui est certain, c’est que l’Atlantique n’a pas fini de livrer ses secrets ni ses fantômes.
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