Des chercheurs du Helmholtz-Zentrum Dresden-Rossendorf (HZDR) ont découvert des états d’oscillation auparavant inobservés – les états dits de Floquet – dans de minuscules vortex magnétiques. Contrairement aux expériences précédentes, qui nécessitaient des impulsions laser énergivores pour créer de tels états, l’équipe de Dresde a découvert qu’une excitation subtile avec des ondes magnétiques suffisait. Cette découverte soulève non seulement des questions fondamentales en physique de base, mais pourrait aussi éventuellement servir d’adaptateur universel reliant l’électronique, la spintronique et les dispositifs quantiques.
Les vortex magnétiques peuvent se former dans des disques ultraminces, de taille micrométrique, de matériaux magnétiques comme le nickel-fer. Au sein de ces vortex, les moments magnétiques élémentaires – de minuscules aiguilles de boussole – s’organisent selon des motifs circulaires. Lorsqu’ils sont perturbés de l’extérieur, des ondes peuvent se propager à travers le système d’une manière rappelant une « ola » dans un stade. Chaque aiguille de boussole s’incline légèrement et transfère son impulsion à la suivante. Les scientifiques appellent ces excitations d’onde collectives des magnons.
« Ces magnons peuvent transmettre des informations à travers un aimant sans nécessiter de transport de charge », explique le responsable du projet, le Dr Helmut Schultheiß, de l’Institut de physique des faisceaux d’ions et de recherche sur les matériaux du HZDR. « Cette capacité les rend très attractifs pour la recherche sur les technologies informatiques de nouvelle génération. »
Il y a quelque temps, son équipe a commencé à expérimenter avec des disques magnétiques particulièrement petits, réduisant leur diamètre de plusieurs micromètres à quelques centaines de nanomètres. Leur objectif initial était d’évaluer comment des disques de tailles différentes pourraient être utilisés pour l’informatique neuromorphique, un nouveau paradigme de calcul. Mais en analysant les données, les chercheurs ont remarqué que certains disques produisaient non pas une seule ligne de résonance dans le spectre, mais toute une série de lignes finement séparées – un véritable peigne de fréquence.
« Au début, nous avons pensé qu’il s’agissait d’un artefact de mesure ou d’une sorte d’interférence », se souvient Schultheiß. « Mais lorsque nous avons répété l’expérience, l’effet est réapparu. C’est alors qu’il est devenu clair que nous étions face à quelque chose de véritablement nouveau. »
Un cœur de vortex en rotation
La clé du phénomène réside dans le cadre mathématique développé par le mathématicien français Gaston Floquet. Dès la fin du XIXe siècle, il a montré que les systèmes soumis à une excitation périodique peuvent développer des états entièrement nouveaux : lorsqu’ils sont poussés de manière rythmique, des oscillations supplémentaires apparaissent, qui n’existent pas à l’équilibre. Jusqu’à présent, cependant, la génération de tels états de Floquet nécessitait généralement des impulsions laser puissantes et un apport énergétique significatif. L’équipe de Dresde a découvert que dans les vortex magnétiques, les états de Floquet peuvent émerger d’eux-mêmes – à condition que les magnons soient suffisamment excités. Dans ce cas, ils transfèrent une partie de leur énergie au cœur du vortex, le faisant effectuer un minuscule mouvement circulaire autour de son centre. Ce mouvement subtil suffit à moduler rythmiquement l’état magnétique.
Expérimentalement, l’effet se manifeste sous la forme d’un peigne de fréquence : au lieu d’une seule résonance aiguë, c’est tout un faisceau de lignes régulièrement espacées qui apparaît – un peu comme une note pure se divisant en une série d’harmoniques. « Nous avons été stupéfaits qu’un mouvement du cœur aussi infime suffise à transformer le spectre de magnons familier en tout un éventail de nouveaux états », déclare Schultheiß.
Avec des microwatts vers les peignes de fréquence
Ce qui rend cela si remarquable, c’est l’efficacité : le processus peut être déclenché avec une énergie extrêmement faible. Là où d’autres configurations exigent des impulsions laser de haute puissance, ici quelques microwatts suffisent – une infime fraction de la puissance consommée par un smartphone en veille. Cela ouvre des perspectives fascinantes. Par exemple, de tels peignes de fréquence pourraient aider à synchroniser des systèmes par ailleurs disparates – reliant les phénomènes ultrarapides du domaine térahertz à l’électronique conventionnelle ou aux composants quantiques.
« Nous l’appelons l’adaptateur universel », explique Schultheiß. « Tout comme un adaptateur USB permet à des appareils avec des connecteurs différents de fonctionner ensemble, les magnons de Floquet pourraient faire le pont entre des fréquences qui autrement resteraient incompatibles. »
À l’avenir, l’équipe prévoit déjà d’explorer si ce principe s’étend à d’autres structures magnétiques. L’effet pourrait également s’avérer précieux pour développer de nouvelles architectures de calcul, puisqu’il pourrait faciliter le couplage entre les signaux magnoniques, les circuits électroniques et les systèmes quantiques. « D’un côté, notre découverte ouvre de nouvelles voies pour aborder des questions fondamentales du magnétisme », souligne Schultheiß. « De l’autre, elle pourrait éventuellement servir d’outil précieux pour interconnecter les domaines de l’électronique, de la spintronique et des technologies de l’information quantique. »
Le programme Labmule développé au HZDR, proposé comme outil d’automatisation de laboratoire, a été utilisé pour toutes les mesures des vortex magnétiques et pour l’évaluation des données de divers appareils de mesure.
Publication :
C. Heins, L. Körber, J.-V. Kim, T. Devolder, J.H. Mentink, A. Kákay, J. Fassbender, K. Schultheiss, H. Schultheiss : Self-induced Floquet magnons in magnetic vortices, dans Science, 2026 (DOI : 10.1126/science.adq9891).
Article : Self-induced Floquet magnons in magnetic vortices – Journal : Science – Méthode : Experimental study – DOI : Lien vers l’étude
Source : HZDR











