Hausse de la fiscalité, concurrence déloyale étrangère, manque de visibilité… Aujourd’hui menacée de toutes parts, la filière française des biocarburants est née dans les années 1970 afin de contourner l’embargo américain sur le soja. Un demi-siècle plus tard, et alors qu’elle permet à 120 000 agriculteurs de diversifier leurs revenus, la voici à nouveau à la croisée des chemins.
Sale temps pour les biocarburants… Alors que la filière fait face à plusieurs crises concomitantes, le gouvernement a bien failli, à la fin de l’année 2025, enfoncer le dernier clou sur le cercueil d’une filière attaquée de toutes parts. L’équipe de Sébastien Lecornu souhaitait en effet augmenter significativement la fiscalité de deux biocarburants d’origine agricole : le superéthanol-E85, souvent produit à partir de betterave (+380%) et le B100, un biogazole principalement issu du colza (+400%).
Les biocarburants remis en cause
Alertés par les producteurs de biocarburants et les syndicats agricoles comme la FNSEA, les députés en ont décidé autrement et la mesure promue par le gouvernement a, finalement, été retoquée et abandonnée dans la copie présentée par 49-3. Plus de peur que de mal ? Pas vraiment : si la hausse de la fiscalité sur les biocarburants est bel et bien repoussée, le seul fait qu’une telle mesure ait été envisagée et défendue au plus haut sommet de l’exécutif témoigne de la fragilité d’un secteur soumis aux aléas politiques, voire politiciens.
Évitée de justesse, la hausse de la fiscalité sur les E85 et B100 n’est que la dernière charge en date contre les biocarburants. Une attaque avortée qu’il convient de replacer dans un contexte plus large, les biocarburants faisant l’objet de critiques récurrentes : publié en octobre dernier, un rapport de la l’ONG T&E estimait ainsi que « les biocarburants sont une fausse solution climatique. Ils gaspillent des terres, de la nourriture et des millions d’euros de subventions ». D’après le même document, la production mondiale de biocarburants émettrait 16% de CO2 de plus que les carburants fossiles qu’ils sont pourtant supposés vertueusement remplacer.
Autant de chiffres et d’arguments non dénués d’arrière-pensées politiques, qui échafaudent l’image de biocarburants qui n’auraient de « bio » que le nom, et dont la production exacerberait une concurrence délétère entre les usages alimentaire et énergétique des mêmes ressources. Une vision aux antipodes de celle défendue par les acteurs de la filière, qui mettent quant à eux en avant la contribution des biocarburants à la transition énergétique ; ou encore le succès populaire du carburant E85 auprès des usagers de la route sensibles à l’environnement – et à leur porte-monnaie.
Une filière souveraine, née d’une crise mondiale
A l’heure où les autorités françaises embrassent plus largement encore qu’avant la promotion du « tout électrique » tout en semblant vouloir freiner, fiscalement du moins, le développement des biocarburants, il n’est pas inutile d’opérer un retour en arrière. En 1973 précisément, quand les Etats-Unis, après une période d’exceptionnelle sécheresse, décrètent un embargo sur leurs exportations de soja. Les cours mondiaux s’envolent et les agriculteurs européens prennent alors conscience de leur dépendance vis-à-vis du soja américain.
Dans la France des Trente glorieuses, cette crise fait l’effet d’un électrochoc de souveraineté. Le premier « Plan protéines » est initié dès l’année suivante afin de structurer une filière tricolore des huiles et protéines végétales. Véritable contre-mesure géopolitique dans un contexte de premier choc pétrolier, le fait de miser sur le soja français permet à la fois d’assurer une autonomie protéique et de développer une source d’énergie alternative aux carburants fossiles. Une filière est née, qui à cette époque du moins n’oppose pas artificiellement souveraineté alimentaire et souveraineté énergétique.
Aujourd’hui encore, cette filière permet à quelque 120 000 agriculteurs français de diversifier leurs revenus. Le secteur emploie pas moins de 30 000 travailleurs dans l’Hexagone, représente un tissu industriel de 99 sites et subvient à hauteur de 55% à l’autonomie protéique française, contre une moyenne de 30% au niveau européen. Enfin et surtout, les 180 000 tonnes de pulpe de betterave, 540 000 tonnes d’aliments pour animaux et un million de tonnes de tourteaux pour animaux produites en France sont, contrairement aux productions étrangères parfois frelatées ou issues de la déforestation, traçables et sévèrement contrôlées par la réglementation européenne.
La filière française à la croisée des chemins
Cette excellence n’est pas sans poser problème. Car contrairement au monde de 1973, le marché de 2026 est intégralement mondialisé et dérégulé. Non seulement les producteurs français de biocarburants font face à des productions potentiellement issues de la déforestation – comme celles provenant des pays du Mercosur, avec lesquels l’Europe vient de signer un très décrié accord de libre-échange –, mais ils doivent aussi se mesurer aux produits frauduleux. A l’image de ces trois millions de tonnes d’huiles faussement usagées écoulées, sur la seule année 2023, sur le marché européen par des producteurs chinois – soit environ 20% de la consommation de biocarburants sur le Vieux continent. Ce sont ces huiles-là, à côté du biocarburant issu des récoltes de soja d’Amérique latine en bout de chaîne de la déforestation, qui créent un carburant qui émet 16% d’émissions de CO2 de plus que l’essence ou le diesel, comme l’a constaté T&E. Pas ceux, français, tracés, qui s’astreignent à respecter les normes environnementales, et soulager le climat.
Confrontés à une concurrence déloyale, amalgamés avec des produits qui n’ont ni la même traçabilité ni la même qualité, les acteurs de la filière française doivent donc désormais composer avec la valse-hésitation fiscale des autorités. Une absence de visibilité qui n’est pas sans conséquences sur d’autres secteurs, comme celui du transport routier, au sein duquel de nombreuses entreprises hésitent à convertir leurs flottes vers des modèles roulant au biocarburant. Fondée dans un moment de crise, la filière française des biocarburants traverse donc, à nouveau, une période agitée. L’avenir dira si celle-ci sera l’occasion d’une renaissance, ou d’un enterrement plus ou moins explicitement orchestré par l’État.



















