Un rapport de Capgemini mené auprès de 600 dirigeants du secteur électrique et 175 opérateurs de datacenters révèle que la consommation d’électricité liée à l’IA progresse plus rapidement que les capacités de production. Pénuries, charges fantômes et ruée vers les solutions d’alimentation sur site redessinent le paysage énergétique mondial.
Les fournisseurs d’électricité naviguent à vue. Débordés par une explosion de la consommation énergétique des centres de données, dopée par l’intelligence artificielle, ils peinent à planifier leurs capacités de production. Tel est le constat principal d’un rapport publié par le cabinet Capgemini, qui documente des tensions croissantes entre opérateurs de datacenters et gestionnaires de réseaux à l’échelle de la planète.
Intitulé « AI meets the grid: Shaping the data center power play », le document s’appuie sur une enquête menée auprès de plus de 600 cadres dirigeants du secteur électrique et de 175 opérateurs de centres de données. Son enseignement central montre que la consommation électrique tirée par l’IA augmente si rapidement que les outils de planification traditionnels sont dépassés.
Une demande qui explose
La part de l’électricité consacrée à l’entraînement et à l’inférence des modèles d’IA devrait passer de 25 % à 60 % de la consommation totale des centres de données d’ici trois à cinq ans. Les charges liées à l’IA supplanteront alors toutes les autres utilisations informatiques, redessinant la cartographie énergétique des datacenters.
Quelque 77 % des dirigeants du secteur électrique interrogés estiment que la demande des datacenters progressera plus vite que leur capacité à accroître l’offre. Et 68 % anticipent des pénuries d’électricité dans un avenir proche. La construction d’une centrale, qu’elle soit thermique, solaire ou éolienne, exige entre trois et dix ans selon les technologies et les territoires. Un horizon temporel sans commune mesure avec la vitesse à laquelle les géants du numérique déploient leurs fermes de serveurs.
Le casse-tête de la prévision
La planification devient un exercice périlleux. Toujours selon l’enquête, 77 % des responsables du secteur électrique signalent des difficultés à anticiper la demande future, les charges de travail liées à l’IA produisant des schémas de consommation erratiques. Un phénomène inédit complique la donne comme la « demande fantôme ». Près de 67 % des dirigeants interrogés déclarent recevoir des demandes de raccordement de centres de données qui ne se matérialisent jamais complètement. Dans les faits, environ 19 % des demandes enregistrées ne se convertissent pas en consommation réelle, faussant les projections et immobilisant des capacités de raccordement.
Le gaz naturel, planche de salut temporaire
Face à l’incapacité des énergies renouvelables à fournir une alimentation continue à grande échelle, un avis partagé par 78 % des dirigeants du secteur électrique et 73 % des opérateurs de centres de données, le gaz naturel apparaît comme le carburant de transition par défaut. Quelque 68 % des responsables interrogés, tous secteurs confondus, y voient la solution à court terme, le temps que les capacités renouvelables et le stockage se développent.
La dépendance au gaz met sous pression les engagements de décarbonation pris par les grands acteurs du numérique. Plusieurs États, notamment aux États-Unis, ont déjà assoupli leurs réglementations environnementales pour permettre la construction accélérée de centrales au gaz, au risque de compromettre leurs trajectoires climatiques. Le rapport identifie les systèmes de stockage par batteries comme une piste d’investissement en forte accélération, tandis que les petits réacteurs nucléaires modulaires sont présentés comme une option de long terme plutôt qu’une réponse immédiate.
Produire sa propre électricité
Les opérateurs de centres de données n’attendent pas passivement. Près de trois répondants sur dix déclarent déjà déployer des solutions d’alimentation sur site, et 39 % prévoient d’ajouter des systèmes derrière le compteur dans les douze à vingt-quatre mois. La capacité à fonctionner de manière autonome par rapport au réseau est perçue comme un atout stratégique par plus de 86 % des dirigeants interrogés.
« Elle met en lumière des contraintes structurelles en matière de capacité du réseau, de planification et de disponibilité de l’énergie, tout en rendant la demande plus dynamique et plus difficile à prévoir », a déclaré Claire Gauthier, responsable mondiale Énergie et Services aux collectivités chez Capgemini. Une équation qui place l’ensemble de la chaîne électrique devant des arbitrages inédits.
Reste à savoir si les investissements massifs annoncés dans les énergies renouvelables, le stockage et le nucléaire de nouvelle génération suffiront à contenir une équation énergétique dont les termes évoluent désormais au rythme des progrès de l’IA.
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