“La transition énergétique à la française n’est pas un concept universel”

EDITO du 2 septembre de l’Union Française de l’Electricité (UFE)

Si nombre de pays de l’Union Européenne se sont engagés dans la mutation de leur système énergétique, tous emploient, pour désigner ces évolutions, un vocable différent. Derrière les dénominations propres, ce sont des objectifs spécifiques qui sont poursuivis, ce sont des mix énergétiques initiaux particuliers qu’il faut faire évoluer, ce sont enfin des moyens financiers et industriels inégaux qui peuvent être mis à contribution.

L’Energiewende allemande, la Sostenibilidad Energetica espagnole ou encore le Climate Change Bill britannique sont donc des initiatives singulières, qui, si elles ne sont pas davantage coordonnées, sont susceptibles d’induire des conséquences regrettables pour le système électrique européen. Autant d’expériences à méditer pour en tirer un certain nombre d’enseignements…

Le brusque « virage énergétique » allemand est particulièrement éclairant. Celui-ci, qui doit se traduire par une sortie définitive du nucléaire en 2022, s’accompagne, pour l’heure, d’une spectaculaire montée en puissance de la part des EnR dans le mix électrique. Cet afflux d’électricité verte, fatale, et intermittente, perturbe les systèmes électriques des pays interconnectés. Partout la rentabilité des CCG est remise en question par la diminution de leur nombre d’heures de fonctionnement.

Le tournant allemand : les conséquences d’une décision soudaine et unilatéralement adoptée

Ainsi, en France, les centrales nucléaires doivent moduler leur production pour équilibrer les flux de puissance transitant sur le réseau. Aux frontières polonaise et tchèque, les gestionnaires de réseaux observent d’importants transits de puissance non contrôlés, qui sont occasionnés par les congestions du réseau allemand. Sur les marchés, les tarifs d’achat des EnR, conjugués à la priorité d’injection sur les réseaux dont jouissent ces moyens de production, engendrent une baisse artificielle des prix de gros conduisant parfois à l’apparition de prix de l’énergie négatifs. Ces perturbations sont d’autant plus dommageables que les résultats environnementaux de la transition énergétique allemande sont encore incertains. Certes, la production d’énergie électrique d’origine renouvelable y a fortement crû ces dernières années (23% de l’électricité produite en 2012). Mais, dans le même temps, la production d’origine fossile a elle aussi augmenté (+15 TWh entre 2010 et 2012). Si bien que le kWh allemand reste, à ce jour, l’un des plus carbonés d’Europe et l’économie allemande l’une des plus émettrices de CO2 (728 millions de tonnes en 2012).

Le paradoxe climatique danois

Plus encore que l’Allemagne, le Danemark illustre le paradoxe selon lequel une pénétration importante des EnR dans le mix électrique peut aller de pair avec de médiocres performances environnementales. En effet, grâce au choix précoce qui fut fait de recourir massivement à l’énergie éolienne, le Danemark produit aujourd’hui 40% de son électricité via les EnR. Pourtant, avec 478 grammes de CO2 par kWh, l’électricité danoise figure parmi les moins sobres en carbone d’Europe : la faute à la place toujours prépondérante qu’occupent le charbon et le gaz dans la production d’électricité (56% de l’électricité produite).

Les leçons de l’impasse espagnole

A côté des expériences allemandes et danoises, le cas de l’Espagne illustre un autre principe fondamental : toute transformation de l’industrie électrique engendre des coûts qui doivent être adéquatement financés, sous peine de compromettre la pérennité du système. Ainsi, les sérieuses difficultés financières des opérateurs électriques espagnols sont-elles directement imputables au refus politique prolongé de faire supporter, aux consommateurs finaux, le coût des mesures de soutien aux EnR. Prenant conscience du caractère non soutenable de la situation de déficit tarifaire (4,5 Md€ en 2012) qui prévalait jusqu’alors, et désireux de solder la dette due aux principaux producteurs (26Md€ en 2012), l’Etat espagnol a engagé une série de réformes de son secteur électrique. Toutefois, le caractère tardif de la réponse des pouvoirs publics et la dégradation de la conjoncture économique espagnole ont rendu ces réformes particulièrement lourdes pour les ménages et le secteur privé.

Le choix britannique : le recours au marché pour décarboner la production électrique

Le Royaume-Uni, enfin, se distingue par la mise en place d’un cadre réglementaire atypique et la poursuite d’un objectif prioritaire clairement identifié : la réduction des émissions de GES de l’économie britannique. Pour ce faire, le Gouvernement entend mettre en place un prix plancher du carbone et des instruments de marché visant à soutenir toutes les productions d’électricité décarbonées (EnR et nucléaire) : les contracts for differences. En outre, afin de garantir la sécurité d’approvisionnement, la loi prévoit la mise en place d’un marché de capacité fonctionnant sur le principe d’enchères centralisées.

Des voix discordantes dans le débat européen

Ces vues divergentes au sein des vingt-huit ont été mises en lumière, lors de la consultation publique menée par la Commission européenne, dans le cadre de l’élaboration du livre vert intitulé : « Un cadre pour les politiques en matière de climat et d’énergie à l’horizon 2030 ». Le choix entre un ou plusieurs objectifs contraignants comme outil de pilotage de la politique européenne de l’énergie fut l’une des principales pierres d’achoppement des débats. Tout comme la question de l’éventuel maintien d’un objectif contraignant de production d’énergie d’origine renouvelable pour chaque Etat membre.

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8 Commentaires sur "“La transition énergétique à la française n’est pas un concept universel”"

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Sandine
Invité

…Un bon sujet pour les pro nucléaires, les activistes ENR, et les anti EDF et les pro jacobins… Par contre, sur les chiffres très intéressants, et assez factuel comme article.

jmdesp
Invité

sous-estime le marasme dans lequel les réformes actuelles ont mis les marchés PV et éolien. Plus aucune nouvelles installations, et des investisseurs ENR qui s’inquètent non seulement de ne plus s’y retrouver mais de ne plus pouvoir payer leurs emprunts dans certains cas. La soutenabilité éconoique du passage aux EnR est un point essentiel à ne pas sous-estimer.

Herve
Invité

“d’une spectaculaire montée en puissance de la part des EnR dans le mix électrique.” Mouais, spectaculaire en % d’augmentation certainement, mais en part du mix total, ça fait dans les +10%, pas vraiment spectaculaire, et encore il faudrait comparer avec les réorientations de conso vers le gaz. Le probleme du “paradoxe” c’est que plus d’ENR ne rime pas forcement avec baisse du CO2. Dans certains cas (la France par exemple) ce serait même l’inverse!

Sicetaitsimple
Invité

Je ne souhaite pas être accusé de bourrage par Enerzine, mais je viens juste de donner une référence officielle pour l’allemagne en 2012 sur un fil parllèle: Pour l’electricité, cà passe de 7,8% en 2002 à 22,9 en 2012, mais dans la conommation d’énergie finale les renouvelables en Allemagne pèsent 12,6%, dont 8,2% de biomasse, 1,8% de wind et 1,1% de PV.Bref, la route est longue et la pente est rude…

Sicetaitsimple
Invité
J’ai beaucoup de sympathie en termes de technologie et je l’ai souvent dit pour l’éolien et le PV ( la seule chose qui me gène c’est le coût et cette volonté d’aller parfois plus vite que la musique sans attendre les baisses ), mais il est important vis-à-vis de beaucoup “d’idéalistes” souvent sympatiques mais ne sachant pas forcément manipuler les ordres de grandeur de rappeler ces chiffres, relatifs dans ce cas au réalisé en l’Allemagne, qui n’est pas fondamentalement différente de la France en termes de ressource vent et soleil: – 30000MW d’éolien, c’est environ 2% de la consommation d’énergie… Lire plus »
Babase
Invité

Et 62 000 MW de nucléaire c’est 17% de la consommation finale d’énergie (dernier chiffre en tête).

Sonate
Invité

– Les EnR ne sont pas “fatales et intermittentes”. Ces qualificatifs ne s’appliquent pas à l’éolien et au solaire. Il suffit de vérifier la définition de ces mots. Ces énergies sont “fluctuantes et météodépendantes”. Ça c’est la terminologie correcte. Voir cet article : au besoin. – l’exemple danois : hé bien oui, le Danemark ne fait pas et n’a jamais fait de nucléaire, donc leur mix électrique a toujours été fortement carboné. En adoptant l’éolien, ils ont réussi à le décarboner progressivement.

b api
Invité

Les seuls ayant clairement affiché l’objectif de réduction des GES sont les Anglais. Tirez les premiers, Messieurs ! C’est sûr que les Londoniens se souviennent du “fog” de la ville quand le charbon chauffait les maisons. Ce sont les forêts scandinaves aujourd’hui qui recoivent les pluies acides britanniques. Et la montée des eaux est un sujet sensible dans une île. Que ce soit nucléaire ou ENR, l’urgence me semble de réduire le contenu carboné. Et dans une logique anglo-saxonne, ca veut dire inciter le marché à trouver les solutions plutôt que de demander à des Enarques. Qui a raison ?

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