Une approche pragmatique du débat sur le nucléaire

Le nucléaire en France

Les chiffres, conséquents, régalent les opposants au nucléaire depuis des années, sans que de réelles dispositions soient prises et que des changements soient amenés dans le paysage énergétique français. Concrètement, la France dispose de 58 réacteurs nucléaires, répartis sur 19 sites. Elle compte deux usines de retraitement, trois usines de fabrication de combustible, un laboratoire d’étude, et près de mille sites renfermant des déchets nucléaires en vue de leur traitement. Par rapport à son nombre d’habitants, la France est le pays le plus nucléarisé au monde. Cependant, si 78% de l’électricité française est produite par le nucléaire, c’est seulement 17% de l’énergie finale qui résulte du nucléaire. Le reste est réparti entre gaz, pétrole, charbon et même différents agrocarburants (à 6,4% selon l’INSEE).

L’énergie en France est donc structurée de manière centralisée et repose sur le nucléaire, et ce de manière historique : au début du XXe siècle, la France a participé à l’aventure scientifique qui a mené à la découverte de l’atome et des mécanismes la fission nucléaire. Ensuite, la France a choisi, après la Seconde Guerre Mondiale, d’opter pour un programme nucléaire militaire, et de mettre en place une force de dissuasion nucléaire, tout en se dotant de réacteurs nucléaires destinés à assurer l’indépendance électrique du pays. Un ensemble de paramètres qui expliquent probablement, en partie, sa situation actuelle. Il est prévu, d’ici 2020, un renouvellement des réacteurs en France : les célèbres EPR (European Pressurised Reactor), décriés par les écologistes mais considérés comme les mieux optimisés et les plus sécurisés par les spécialistes et les constructeurs, vont petit à petit remplacer les réacteurs d’ancienne génération. EDF considère ces modèles de réacteurs comme les premiers exemplaires des nouvelles générations de réacteurs (dont les suivantes, de IVe génération verront peut-être le jour aux alentours de 2040-2045).

Cependant, la polémique autour du nucléaire reste vive, et les partisans d’un « 0% » nucléaire se font de plus en plus nombreux. A l’échelle européenne, l’Allemagne promet un abandon progressif jusqu’en 2022, où le 0% nucléaire devrait être effectif, prouvant ainsi que d’autres configurations sont possibles dans le domaine. Toutefois, compte tenu de la configuration énergétique, la donne n’est pas la même en France, où il apparaît malheureusement incontournable de commencer par envisager la question sous l’angle économique.

Un premier pas de franchi

Les militants antinucléaire réclament l’abandon total de cette énergie pour les années à venir. Une direction, utopiste, que la France ne semble pas décidée à adopter, pour des raisons principalement financières. En tout cas, l’approche d’autres horizons énergétiques se doit de suivre des étapes concrètes. La première repose sur une estimation financière précise et réelle de la situation actuelle, sur les coûts de production, de sûreté, d’investissement, les coûts des démantèlement, les coûts du stockage des déchets, les charges futures…

Inexistant en France jusqu’en 2011, un audit sur le nucléaire a enfin été obtenu grâce à l’insistance de Serge Orru. Le directeur du WWF, qui compte parmi les artisans du Grenelle de l’Environnement (entre autres initiatives écologiques), a sollicité Nicolas Sarkozy, lors d’une rencontre avec les ONG environnementales le 2 mai 2011, pour commander un rapport financier objectif et détaillé. « Non seulement il prend en compte la situation actuelle, mais également le démantèlement des centrales », précise Serge Orru. L’audit, qui a divisé la sphère non seulement politique, mais aussi environnementale, entre anti- et pro-nucléaire, constitue pourtant un premier pas vers la transparence, préalable à toute réflexion responsable digne de ce nom. « Connaître la réalité permet de savoir vers où regarder, et comment. Nous allons pouvoir sortir de l’obscurantisme idéologique, trop souvent de mise dans les débats. Il s’agit de l’avenir énergétique de la France, rappelle Serge Orru, et il était temps de réhausser le débat sous un angle pragmatique, plus mature et, surtout, concret. » Sous un angle constructif, autrement dit, comme il en est généralement de mise dans les actions entreprises par Serge Orru, avec le WWF, ou celles menées avant son arrivée à la tête de l’ONG.

Si les conclusions en elles-mêmes ne s’avèrent pas tonitruantes, elles pointent néanmoins le fait que le nucléaire ne coûte pas peu cher, financièrement parlant. L’audit permet d’avancer sur le terrain du renouvellement du parc, dans un contexte écologique qui annonce la fin de l’uranium d’ici quarante ans. Il permet d’avancer également sur la question du financement de la recherche nucléaire (55 milliards d’euros depuis l’origine), et de réfléchir au caractère opportun des énergies alternatives et à leur financement. « Le débat se situe en dehors du champ politique, il ne faut pas l’oublier, pointe Serge Orru, c’est au-delà de la politique. Cette question demande une concertation européenne et des actions menées de front, pas d’entrer dans des considérations liées à un bord ou un autre. Un audit comme celui obtenu va permettre non seulement de recentrer le débat sur du concret, mais aussi de chiffrer les coûts incertains du nucléaire. Les économistes vont prendre peur! »

Selon Serge Orru, l’avenir du nucléaire n’est guère prometteur, voué à une disparition progressive et certaine en raison de ses coûts environnementaux, et de la disparition de l’uranium, inévitable. « Le nucléaire génère des emplois, c’est certain, reconnaît-il, mais d’autres énergies le peuvent également ! Et ne produiraient pas les milliers de tonnes de déchets, stockés dans des silos en béton, à La Hague ou en Russie et hautement radioactifs pendant près de 2500 ans ! » Légitimé par la réalisation de cet audit de près de 300 pages, mené par quinze rapporteurs, le débat sur le nucléaire sort peu à peu du cadre étriqué et caricatural qui lui était réservé, entre les « pro » de droite d’un côté et les « anti » de gauche, de l’autre. Enfin propulsée dans le débat politique (au sens noble!) en dehors de considérations idéologiques, grâce à la pugnacité de quelques associations et personnalités engagées, la sortie du nucléaire accède enfin au rang de perspective. C’est déjà, en soi, un grand pas en avant !

[ Archive ] – Cet article a été écrit par JP Malodein

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